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Pour
la première fois, l’une des six enceintes à large fossé de la vallée de
l’Aude récemment identifiées a fait l’objet de fouilles approfondies.
Les travaux, menés durant cinq années, ont révélé les dessous d’un site
occupé durant près de 1 000 ans, notamment une architecture singulière
dans le Néolithique du Midi de la
France. La nature du mobilier découvert dans le fossé remet également
en cause certaines affirmations sur les Campaniformes1.
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Vue
aérienne du site en cours de fouilles.
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Les prospections aériennes et quelques interventions de sauvetage réalisées
en Languedoc occidental au cours des vingt dernières années ont permis
d’identifier un type original d’enceinte à large fossé. De plan annulaire,
il est attesté sur six gisements. Avec un diamètre variant de 47 m à 110
m, ces structures présentent une entrée marquée par une large interruption
du fossé. Les sondages d’évaluations réalisés à Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne),
Roc-d’en-Gabit, Carcassonne (Aude) et à Carsac-Mayrevielle, Carcassonne
(Aude) ont permis de dater ces structures du Néolithique final (début
du troisième millénaire av. J.-C.). Toutefois, ces interventions ont été
limitées en raison de leur implantation dans des lotissements ou des vignobles,
et le statut de ces sites n’a donc pas pu être précisément défini. La
présence d’un puissant rempart jouxtant le fossé à Villeneuve-Tolosane
(Haute-Garonne) orientait l’interprétation dans le sens d’habitats défensifs.
Mais d’autres critères - disposition en double enceinte concentrique à
Carsac, Carcassonne (Aude), restes de sépultures disloquées retrouvés
sur ce site et à Roc-d’en-Gabit, Carcassonne (Aude), absence de structures
d’habitat visibles à l’intérieur des enclos - suggéraient de possibles
ressemblances morphologiques avec les henges2
britanniques qui sont interprétés comme des monuments cérémoniels ou des
lieux de résidence d’une élite exerçant des pouvoirs d’origine théocratique
(voir deuxième référence).
L’opportunité
de dégager entièrement l’un de ces sites et de le fouiller amplement s’est
présentée en 1993 lors de la découverte en prospection aérienne de l’enceinte
de Mourral-Millegrand, à Trèbes (Aude). Ce site, qui se trouvait dans
l’emprise3 d’une carrière
en cours d’exploitation, a pu être étudié dans le cadre d’un programme
de sauvetage préventif4.
Les fouilles se sont déroulées entre 1994 et 1999, à raison de campagnes
estivales de deux mois, avec le concours d’une centaine de bénévoles,
d’étudiants et de cinq doctorants. D’autres fouilles vont être prochainement
entamées sur le site de Roc-d’en-Gabit, à Carcassonne, également menacé
par l’exploitation d’une carrière.
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Plan
du site.
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Un
bâtiment de trente mètres de long
Le site,
qui se trouve au sommet d’une colline dominant le couloir de l’Aude, n’a
pas été cultivé depuis 1940. Il s’agit d’une butte témoin d’une ancienne
terrasse alluviale offrant peu de prise à l’érosion. Ces conditions particulières
ont permis une bonne conservation des structures en creux et ont facilité
leur identification. L’enceinte se compose d’un fossé mesurant 66 m de
diamètre et d’une tranchée de fondation de palissade qui le double vers
l’intérieur à 4 m de distance. L’entrée principale vers l’est est marquée
par une interruption du fossé sur 7 m et une interruption concordante
de la palissade sur 2 m ; l’entrée orientale était plus large à l’origine
mais elle a été réduite à une simple poterne au cours de l’occupation
du site. Les multiples sondages réalisés dans le fossé ont révélé que
le comblement provenait surtout de l’intérieur de l’enceinte ce qui suggère
que les déblais du fossé formaient une levée de terre sur son flanc interne.
Les traces de poteaux et les dispositifs de calages observés dans la palissade
montrent qu’elle se composait de rondins pratiquement jointifs d’un diamètre
moyen de 0,20 m avec des piliers plus massifs de part et d’autre des deux
portes.
À l’intérieur,
les restes de trois bâtiments ont été individualisés à partir des trous
de poteaux conservés. Le plus grand, au nord, devait mesurer près de 30
m de long et 9 m de large. Il s’agit d’une construction à deux nefs avec
pignon droit et une entrée axiale matérialisée par deux piliers massifs.
Au sud, le second bâtiment présente le même agencement de l’entrée qui
devait former un portique haut soutenant la poutre faîtière. Il est plus
petit avec des murs convergents vers l’arrière, ce qui suggère une terminaison
probablement en abside. Le troisième bâtiment se sur-impose à ce dernier
et n’est représenté que par deux trous de poteaux. La datation
(C14),
obtenue à partir de la base d’un des poteaux axiaux carbonisés du grand
bâtiment, montre qu’il est strictement contemporain de la première occupation
du site (fin du quatrième millénaire av. J.-C.). Ce type d’architecture
à ossature en bois et murs porteurs est une nouveauté dans le Néolithique
du Midi de la France, où l’on ne connaît à vrai dire que fort peu d’exemples,
hormis les maisons en pierres sèches de la culture de Fontbouïsse (Gard),
qui sont beaucoup plus petites. L’hypothèse de bâtiment à usage collectif
ou de résidence privilé-giée peut donc être envisagée pour les très grandes
constructions de Mourral.
La fouille
stratigraphique du comblement du fossé
a livré d’abondantes séries de mobilier, qui permettent de définir les
diverses phases d’occupation du site. Les couches cendreuses les plus
anciennes ont livré de nombreux restes de consommation associés à des
éléments typiques du Néolithique final local (groupe de Saint-Pons, Véraza
ancien), daté de la fin du quatrième millénaire av. J.-C. (3332 à 2946
av. J.-C.), les couches médianes ont livré des témoins du Vérazien ancien5
datés du début du troisième millénaire (2900 à 2638 av. J.-C.). Après
une lacune, les Campaniformes1
ont réoccupé le site et laissé des témoins dans la partie occidentale
du fossé, qui était alors presque entièrement comblée. Un riche dépôt
de mobilier comporte les éléments classiques de la «culture des gobelets»,
dont la tradition marque une rupture par rapport aux groupes locaux antérieurs
: armatures à pédoncule et ailerons en silex, pointe de flèche du type
de Palmela (site du Portugal) en cuivre arsénié, perles en variscite (minéral
vert apparenté à la turquoise) et un abondant lot de céramiques fragmentées,
mais peu dispersées. L’assemblage que les conditions stratigraphiques
permettent de considérer comme homogène comporte des pièces d’origines
diverses : gobelets décorés dans le style «All Over Ornemented»
et «maritime» (gobelets à décor zoné réalisés au peigne, identiques à
ceux de Hollande et de Bretagne, quelques-uns sont, comme en Sicile, rehaussés
de peinture rouge). Il est particulièrement intéressant de noter que ces
gobelets décorés sont associés à des poteries dites d’accompagnement qui
diffèrent des productions indigènes de style vérazien. Leur présence suggère
une autonomie culturelle du campaniforme dès la phase ancienne, et contredit
la théorie selon laquelle les premiers gobelets auraient été diffusés
comme produits de luxe, mobilier de prestige ou offrandes funéraires dans
les cultures indigènes. Dans un autre secteur, un petit dépôt, attesté
dans la partie supérieure du remplissage, se rapporte à une phase plus
récente du complexe campaniforme (décor incisé de style pyrénéen). Il
marque la dernière occupation du site vers 2300 av. J.-C.
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Image
de synthèse restituant l’architecture des bâtiments.
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Hiérarchie
sociale
La vie
économique (céréales carbonisées, faune) est bien documentée, de même
que celle concernant les échanges (outillage lithique, parure). Les témoins
de vie domestique, attestés dans les divers niveaux, plaident pour un
habitat défensif dévolu à un groupe social prééminent qui ne produisait
pas lui-même tout ce qu’il consommait (absence de silos). La présence
d’ossements humains dans les niveaux de base du remplissage du fossé,
où ils sont mêlés à d’abondants rejets de faune, et dans le niveau campaniforme,
où ils sont associés à des éléments de paru re en variscite, pose le problème
d’activités rituelles ou cérémonielles mettant en jeu, sur le site, les
restes de certains défunts. L’ampleur du travail effectué pour réaliser
cette enceinte et ses grands bâtiments est sans commune mesure avec ce
que l’on constate sur les multiples petits habitats contemporains qui
sont recensés dans la région. Les enceintes de ce type jalonnent le couloir
de l’Aude tous les 5 à 7 km, elles indiquent une hiérarchisation sociale
qui transparaît aussi dans les types de sépultures de cette époque au
cours de laquelle des tombes modestes côtoient de grands monuments mégalithiques.
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Le
Mourral, Trèbes (Aude), reconstruction des élévations
de l'enceinte du Néolithique final. |
Bibliographie
:
• Vaquer
J. (1998) - Le Mourral, Trèbes (Aude), a fortified languedocian late neolithic
site, reoccupied by bell beakers. In: The Bell Beakers « phenomenon»,
M. Benz and S. van Willigen ed, Actes du séminaire Das Clockenbecherphänomen,
Freiburg 1997, BAR , international series 690, 1998, p. 15-21,
3 fig.
• Wainwrigth G. (1989) - The Henge Monuments. Thames and Hudson.
Londres 1989, 177 p., 111 fig.
1)
Campaniformes : peuple vivant vers 2350 avant J.-C. Leur nom est associé
aux gobelets caractéristiques en forme de cloche (campana, en espagnol)
qu’ils fabriquaient.
2)
Henges : enclos à fossé annulaire comportant des restes de menhirs en
bois ou en pierre, et des bâtiments à vocation cérémonielle ou cultuelle,
attesté dans les îles britanniques du Néolithique final au bronze ancien.
Le plus célèbre est Stonehenge, dans le Wessex.
3)
Emprise : surface du chantier.
4)
Programme cofinancé par le CNRS (Centre d’anthropologie de Toulouse),
le ministère de la Recherche et de la Communication (sous-direction de
l’Archéologie), le conseil général de l’Aude, l’association Archéologie
en Terre d’Aude (ATA) et l’entreprise Rivière S.A.
5)
Culture pyrénéenne de la fin du Néolithique et du début de l’âge
de cuivre.
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