Étranger, Proche-Orient
Jerf el Ahmar (Syrie) ou les prémices de l'agriculture
 
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Jerf el Ahmar est situé à 2 km du barrage de Tichrine sur le Moyen-Euphrate1. Occupé de 9200 à 8500 av J.-C., il est un des rares sites témoignant des tous débuts de l'agriculture. Ce seul fait incitait à le désigner en priorité pour des fouilles de sauvetage extensives (1 200 mètres carrés)2, qui se sont échelonnées de 1995 à 1999. Les vestiges découverts ont permis de reconstituer l’organisation du village, l’évolution architecturale des habitations (de rondes, elles deviennent rectangulaires), les symboles (plaquettes gravées) et la nature des espèces végétales consommées. Les résultats font de Jerf el Ahmar un site-clef de la «néolithisation», éclairant d'un jour nouveau les sociétés de l'époque, et suscitant en Syrie même un intérêt croissant.

Petite figurine en pierre représentant une tête humaine avec traces de peinture.
Jerf el Ahmar, 9000 av J.-C.

L'apport de Jerf el Ahmar
On savait que le passage des maisons rondes aux maisons rectangulaires datait de la fin du IXe millénaire. Pour la première fois à Jerf el Ahmar, où se succèdent onze villages, documentés par soixante-cinq maisons fouillées, cette évolution a été reconstituée en détail, étape par étape.
Jerf el Ahmar a permis de découvrir, dès 1996, que les sociétés de l’époque géraient leur espace villageois collectivement. Les villages de la fin de l'occupation du site, notamment, s'organisaient tous autour de bâtiments communautaires. L'un d’eux, composé d'au moins onze maisons, était disposé sur des terrasses surplombant son bâtiment communautaire. Alors qu'un autre village, construit sur une seule terrasse, l'entourait en arc de cercle.
En 1998, les connaissances se sont précisées à propos de ces bâtiments collectifs, grâce à la découverte d'un exemplaire intégralement conservé (sauf le toit). Circulaire et totalement enterré, il était subdivisé en six petites cellules et deux banquettes. Ces aménagements et la présence d’un squelette sans tête, gisant sous les décombres brûlés du toit, évoquent une fonction polyvalente de l’édifice : stockage communautaire, réunions, célébrations.
La campagne de 1999 allait montrer que la fonction des bâtiments collectifs évoluait vers une spécialisation annonçant les premiers lieux de cultes (attestés au sud de la Turquie, dès le PPNB3 ancien). Ainsi, le village précédant l’abandon du site s’organisait-il autour d’un bâtiment rond et enterré mais non subdivisé. Seule une grande banquette en ceinture l’espace intérieur. Ornée, sur le devant, de dalles gravées de triangles en champlevé4, elle forme un hexagone équilatéral parfait dont les angles sont marqués par des piliers en bois enduits de terre et ornés. On a là le vestige le plus ancien d’un lieu de réunion, d'ordre social et symbolique.


Vue aérienne du village II/Ouest de Jerf el Ahmar, vers 9000 av J.-C. (photo par cerf-volant prise en 1998). On voit le bâtiment communautaire rond et enterré entouré par les maisons du village.

Le quotidien et l’imaginaire
Les habitants du Proche-Orient ont accompli, entre 9500 et 7500 avant J.-C., dans les vallées du Jourdain et de l'Euphrate, une des plus importantes «révolutions» dont ait bénéficié l'humanité. Grâce à l'existence de céréales et de petits ruminants sauvages, ces chasseurs-collecteurs sont devenus producteurs de subsistance en inventant l'agriculture puis l'élevage. Il est donc crucial de reconstituer en détail toutes les étapes de cette révolution.
À Jerf el Ahmar, d’après Georges Willcox (archéobotaniste, CNRS), l'orge et les lentilles étaient les végétaux les plus consommés. Ces plantes, encore de morphologie sauvage, étaient déjà cultivées, si l’on se réfère à la présence de nombreuses «mauvaises herbes», qui n'apparaissent que lorsqu'un champ est travaillé. Aucun animal, sauf le chien, n'est domestique. Les animaux les plus chassés, d’après Daniel Elmer (archéozoologue, CNRS), sont les gazelles et les équidés sauvages, ainsi qu'un grand nombre d'oiseaux.
Le monde des symboles se révèle dans les architectures et le mobilier. Une découverte majeure (1999) a confirmé le rôle de l’aurochs5 dans l’imaginaire de l'époque. Une petite maison ronde , incendiée, a livré quatre bucranes d’aurochs qui devaient être suspendus aux murs. De fait, toutes les représentations (figurines, gravures) évoquent des animaux prédateurs ou dangereux : chat sauvage, serpent, scorpion, rapaces. Le site s’est illustré par la découverte, inédite pour le Néolithique proche-oriental, de petits objets en pierre, gravés de figures schématiques et de symboles abstraits, évoquant un système de signes. Ces «pictographes» ont pu jouer le rôle d'aide-mémoire faisant allusion à des récits à caractère mythique ou initiatique.

Fin août 1999, le site de Jerf el Ahmar est envahi par la montée des eaux du lac du barrage de Tichrine. Le démontage de trois bâtiments en vue d’un remontage en musée vient à peine d’être terminé.

La prise de conscience de ce qu'allait représenter sa totale disparition sous les eaux du lac de barrage (prévue début août 1999) a conduit le ministère de la Culture syrien à solliciter un ajournement de la mise en eau, dans le but de permettre le démontage de trois bâtiments remarquables et leur mise à l'abri. Cette opération (chef de projet : Michel Brenet) a été réalisée en août 1999 grâce à un mécène syrien, la fondation Osmane Aïdi. Leur reconstruction sera réalisée prochainement dans un espace attenant au musée de Deir es Zor (Syrie), dans le cadre d’un musée dédié aux «premiers paysans de l’Euphrate». Au moment où paraît cet article, le site de Jerf el Ahmar est englouti sous 15 m d’eau.

Un bâtiment communautaire spécialisé : «Le bâtiment aux dalles » et son environnement villageois.

Bibliographie :
• D. Stordeur. 1999, Organisation de l’espace construit et organisation sociale dans le Néolithique de Jerf el Ahmar (Syrie, Xe-IXe millénaire avant J.-C.). In : Braemer F. ; Cleuziou S. et Coudart A. (eds.) : Habitat et Société, XIXe Rencontres internationales et d’archéologie et d’histoire d’Antibes. Antibes, APDCA : 131-149.
Nouvelles découvertes à Jerf el Ahmar, Syrie, Xe-IXe millénaires avant J.-C., CNRS-Info n° 370, janvier 1999, pp. 9-10.

1) Voir carte : site n° 5.

2) Campagnes de fouilles financées par le ministère français des Affaires étrangères, le CNRS, l’Union européenne, et la direction générale des antiquités et des musées de Syrie.

3) PPNB : Pre-Pottery Neolithic B ou période précéramique B.

4) En champlevé : en ôtant au burin l’espace (le champ) autour d’un motif, d’une figure, afin d’obtenir des blancs, des reliefs.

5) Aurochs : boeuf sauvage de grande taille. Bucrane : crâne (ou partie de crâne) de bovidé surmonté par les chevilles osseuses de ses cornes.