 |
Bâtiments
publics, places, nécropoles, riche résidence aux magnifiques mosaïques
et peintures murales… Une mission archéologique d’urgence travaille depuis
1996 en moyenne vallée de l’Euphrate sur deux villes (Zeugma et Apamée)
destinées à être noyées par les eaux d’un barrage. Elle a découvert et
sauvé in extremis des monuments exceptionnels des époques hellénistique
et romaine.
Séleucie-Zeugma et Apamée sont situées à l’endroit où l’Euphrate quitte
les contreforts du massif du Taurus et s’étale en un tracé sinueux dans
une large plaine fertile au cœur de la steppe. Les deux villes se trouvent
de part et d’autre du fleuve, en amont du nouveau barrage de Birecik,
non loin de la frontière syrienne1.
Apamée et ses alentours, comme une cinquantaine d’autres sites, la plupart
inédits, sont en train de disparaître sous la montée des eaux du lac de
retenue. En revanche, seuls 20% (soit 15 ha) de la surface globale de
Zeugma (75 ha) subiront le même sort. Heureusement situés au-dessus de
la cote de mise en eau, tous les grands édifices publics de la ville pourront
être étudiés ultérieurement.
Identifiée
par Franz Cumont au début du siècle, Zeugma n’avait été que ponctuellement
étudiée. C’est à la suite du «S.O.S.» lancé par David L. Kennedy en 1994
dans un numéro d’Archeologia et sur l’initiative de Pierre Leriche
(directeur de recherche, CNRS-ENS, Paris) qu’a été créée la mission franco-turque
de Zeugma-moyenne vallée de l’Euphrate du ministère français des Affaires
étrangères. Depuis 1995, date de la première reconnaissance sur le terrain,
l’équipe de fouilles–menée par Catherine Abadie-Reynal (université de
Nantes-CNRS-ENS) et les directeurs des musées de Gaziantep et de Sanli-Urfa,
capitales des deux provinces concernées – a conduit des campagnes annuelles.
Fondées
à la fin du IVe s. av. J.-C. par Séleucos
Ier, fondateur de la dynastie des Séleucides2,
ces deux villes sont situées sur la voie communément appelée, depuis le
XIXe siècle, «route de la soie», qui
reliait la Méditerranée à l’Orient. Elles contrôlaient le point de traversée
qu’empruntaient les caravanes et les convois militaires en direction des
satrapies (gouvernorats administratifs) orientales. De plus, Zeugma est
située sur la route qui reliait Samosate à Antioche. Les deux cités constituaient
donc un carrefour essentiel dans le maillage des routes antiques. Séleucie-Zeugma,
ville florissante à l’époque romaine et occupée jusqu’au XIe
s . ap. J.-C., a fréquemment été citée par les historiens et géographes
de l’Antiquité (Pline, Tacite et Ptolémée). Le passage, simple bac ou
pont de bateaux reliés par des câbles jetés entre les deux rives, devint
si célèbre qu’à partir du Ier s. ap.
J.-C., on préféra, au nom d’origine «Séleucie», celui de Zeugma, qui signifie
«Le Pont» ou la «liaison» en grec.
 |
|
Au
premier plan la mosaïque du grand triclinium et en arrière
plan le barrage en cours de construction. Cette photo date du mois
d’octobre, le remblai en rive gauche n’était alors pas terminé.
|
Apamée
Sur
la rive gauche du fleuve, à Apamée, la mission a étudié les fortifications,
les aménagements de la berge liés à la présence du passage sur l’Euphrate
et le plan d’urbanisme antique. Fouilles, méthodes les plus modernes de
prospection géophysique adaptées au terrain limoneux et prospection pédestre
ont permis le relevé du plan en damier, typiquement hellénistique, de
la ville. Celle-ci est protégée par une enceinte dont le tracé illustre
le type «en dents de scie» décrit par l’ingénieur Philon de Byzance3.
Dégagements extensifs et sondages stratigraphiques ont confirmé les données
de la géophysique, et permis la collecte d’informations essentielles sur
les méthodes de construction de l’architecture monumentale et domestique.
Le matériel recueilli, en majorité du IIe
s. av. J.-C., indique que la ville a connu un brusque déclin à partir
du Ier s. av. J.-C. en raison de l’affrontement
entre Romains et Parthes. Toutefois, une inscription araméenne découverte
dans la nécropole située au nord-est du site, prouve l’existence d’une
occupation continue jusqu’au VIIIe siècle.
Cette ville est l’une des rares cités séleucides à avoir été épargnées
par les occupations postérieures, permettant ainsi de résoudre une série
de questions de première importance pour l’histoire du Proche-Orient hellénistique
et romain.
Zeugma
En rive
droite, Zeugma et ses trois grandes nécropoles s’étagent sur les terrasses
d’un plateau formé de calcaires tendres. Les objectifs globaux des archéologues
de la mission (urbanisme, aménagements des berges, etc.) étaient identiques
à ceux de la rive gauche, mais la prospection géophysique a été exclue
en raison de la nature du sous-sol et du colluvionnement (accumulations
de débris d’érosion) important lié aux précipitations, rares mais torrentielles.
En revanche, des fouilles, des décapages en extension et une prospection
pédestre systématique ont été réalisés afin de dresser un plan de la ville
et des deux nécropoles menacées par la montée des eaux (à l’est et à l’ouest
du site). Dans ces dernières, l’opération a permis d’inventorier 300 hypogées
(chambres funéraires collectives creusées dans le rocher) taillés dans
le calcaire à l’époque romaine. Le nombre de cuves creusées dans le sol
(elles ont la forme de sarcophages) varie de 2 à 86 pour la plus grande.
L’étude de l’architecture, des décors peints, des inscriptions, des stèles
funéraires et des reliefs creusés dans les façades des tombes ont livré
de précieux renseignements sur les coutumes funéraires, la densité des
populations, et les origines des habitants…
Dans
la ville elle-même, outre la mise au jour des deux grandes places romaines
avec leurs systèmes d’adduction et d’évacuation des eaux, le bâtiment
des archives du Sénat (fouillé par Mehmet Önal) contenait 65 000 sceaux
de l’époque d’Auguste. En bordure du fleuve, plusieurs habitations ainsi
que des bains ont également pu être dégagés. Il reste malheureusement
peu de traces des aménagements des berges, en dehors de leur renforcement
à l’aide de divers gros blocs d’architecture. Si le secteur du passage
sur l’Euphrate est désormais localisé, les constructions liées au maintien
d’un pont de bateaux ont malheureusement disparu depuis longtemps dans
le cours de ce fleuve capricieux.
Une
résidence romaine richement décorée
Lors
de la dernière campagne d’automne, a été mise au jour une très grande
mosaïque (9,30 m x 6,80 m) composée de riches bordures, de deux panneaux
géométriques et de deux panneaux figurés. L’un représente Dionysos sur
son char, le second, la légende de Pasiphae). Ce pavement est d’une très
grande qualité technique par la finesse des tesselles4
, la variété des coloris, la présence de verre, le réalisme de l’architecture
représentée et des personnages… Exposée dans un triclinium (salle
à manger à la romaine) et datée de l’extrême fin IIe
voire du tout début IIIe siècle ap. J.-C.,
l’œuvre se situe dans la lignée des plus belles réalisations d’Antioche.
La dépose de la mosaïque a été effectuée aux mois d’octobre et de novembre
1999 par les équipes du musée de Gaziantep, qui ont par la suite poursuivi
les travaux de dégagement de la maison. Depuis, quatorze salles ornées
de mosaïques et de peintures murales ont été découvertes.
Actuellement,
la résidence comporte trois ailes. Celle du centre, légèrement surélevée
par rapport au reste de l’édifice, correspond aux appartements de réception.
Du nord au sud, elle comprend, outre le grand triclinium évoqué
plus haut, un impluvium (petite cour bordée par un nymphée, grande
fontaine ornementale) avec une représentation d’Achille. En son centre,
s’ouvre une canalisation amenant l’eau nécessaire pour recouvrir en permanence
le pavement et mettre en valeur ses couleurs. Une large bordure géométrique
court sur trois des côtés de cette salle. Les murs étaient ornés de plaques
de marbre tout comme le bassin à trois niches. La troisième salle est
un cubiculum, où figure une représentation d’Eros cerné par un
très beau rinceau (volutes formées par des feuillages) et une large bordure
géométrique. Les murs de ce salon sont recouverts de peintures en trompe-l’œil,
imitant le marbre, à l’instar de ce que l’on trouve à Ephèse et à Pompéi.
Enfin, à l’extrémité sud, les murs d’une dernière pièce présentent des
peintures mettant en scène des personnages en pied. L’ensemble de ces
salles était bordé à l’ouest d’un grand péristyle à trois portiques. Au
centre de la cour, Poséidon trône sur son char entouré d’animaux marins.
Au sud, entre deux colonnes, siège un petit bassin aux parois peintes.
Il était surmonté par une coquille marine également décorée, comparable
à celle retrouvée en 1934 dans la synagogue de Doura Europos (Syrie).
Les
ailes est et ouest sont constituées d’une série de pièces en enfilades
qui débouchent sur une cour à portiques. Toutes (ou presque) sont couvertes
de mosaïques et de peintures. Dans la dernière phase d’occupation de la
maison, la cour orientale abritait les cuisines remarquablement conservées
: dolia (grandes jarres), puits, plans de travail avec foyers et
repose-plats y ont été découverts. La cour occidentale, qui comportait
un étage muni de colonnes torses, a livré une statue-candélabre de Mars
en bronze, un fauteuil recouvert de plaques de bronze, de fer et de cuivre,
et récemment, deux sacs emplis de plusieurs centaines de pièces de monnaie
datées de 250 ap. J.-C. Ainsi, par son décor (mosaïques, peintures et
sculptures) et par son état de conservation, cette résidence constitue
l’une des plus belles découvertes de ces cinquante dernières années dans
l’Est méditerranéen.
 |
|
Gros
plan sur le char de Dionysos.
|
| |
 |
|
Illustration
de la légende de Pasiphae avec Dédale et Icare.
|
| |
 |
|
Vue
générale de l’impluvium avec son nymphée à trois niches.
Au centre, la composition représente Achille à Skyros.
|
| |
 |
|
Détail
du riche rinceau de la bordure de la mosaïque du cubiculum.
|
Course
contre la montre
Outre
les mosaïques mises au jour et actuellement toutes prélevées, il reste
à terminer les relevés et la dépose des peintures murales. Malgré les
risques d’effondrement de la terrasse liés à la mise en eaux, le travail
devrait aboutir avant la submersion prochaine du site5.
Des archéologues, des spécialistes de la peinture murale et de la mosaïque
se relayent sans relâche depuis le mois d’avril, afin que l’intérêt de
cette découverte ne soit pas compromis.
Il était
également important de sauvegarder quelques témoignages des plus beaux
ou des plus intéressants reliefs funéraires sculptés dans les parois calcaires.
Dans l’urgence et faute de moyens pour déplacer des professionnels du
moulage sur le terrain, deux archéologues de l’équipe du CNRS, formés
par l’atelier de moulages de la DMF (Direction des musées de France),
ont pu réaliser les empreintes d’une partie des reliefs de la façade la
mieux conservée des nécropoles de Zeugma, et celle d’une des inscriptions
funéraires d’Apamée. Cette inscription indique que l’araméen n’était pas
confiné à la seule ville d’Edesse (actuelle Sanli-Urfa) mais pouvait se
développer aux franges occidentales de la province.
Parallèlement,
l’équipe française de restauration du musée d’Arles, dirigée par Patrick
Blanc, et les ateliers de restauration d’Ankara et d’Istanbul7
devraient mettre sur pied un programme de restauration et de conservation
des pavements de mosaïques. Il est aussi indispensable que des ouvriers
et des étudiants turcs soient formés par les meilleurs restaurateurs.
Ces perspectives de travail entre les deux pays arrivent à point nommé,
puisqu’en 2001 doit avoir lieu, en Turquie, le colloque international
de la mosaïque antique. Cette rencontre, que précède une série de reportages
et d’articles6, devrait
porter à la connaissance d’un large public la richesse de ce patrimoine
archéologique. La pression scientifique et médiatique va permettre le
classement du site en zone archéologique. Cette mesure limitera les pillages,
en attendant la création d’une nouvelle mission, permanente cette fois-ci.
Les objectifs pourront alors se déplacer vers les parties hautes de Zeugma
et sa nécropole sud, sans aucun doute les secteurs les plus importants
et les plus riches en bâtiments publics.
Bibliographie
:
• C. Abadie-Reynal, R. Ergec , J. Gaborit, P. Leriche, Deux sites condamnés
dans la vallée de l’Euphrate, Séleucie-Zeugma et Apamée, Archéologia,
mars 1998, pp. 28-39.
• Rapports préliminaires de la mission archéologique Zeugma-moyenne
vallée de l’Euphrate Anatolia Antiqua, vol. V, VI, VII, et VIII,
Istanbul (1996-1999).
1)
Voir carte : site n° 8.
2)
Séleucos Ier (-358/-280), fondateur de la dynastie des Séleucides,
créa près de 70 villes, dont plusieurs portent le nom de «Séleucie».
3)
Philon de Byzance est à l’origine de la poliorcétique : «l’art d’assiéger
et de défendre les villes».
4)
Tesselles : petits cubes de matière dure (pierre, verre, etc.) qui constituent
une mosaïque.
5)
La résidence devait être recouverte par les eaux en juin, et les 15 ha
de Zeugma fin octobre.
6)
La société Gédéon termine actuellement un film sur Zeugma, dont la programmation
est prévue en octobre prochain. Le même mois devraient paraître un article
d’Yves Gellié sur la vallée de l’Euphrate dans le magazine Géo et un reportage
photographique de Stéphane Compoint (Agence Sygma).
7)
Pour éviter toute confusion, il a été volontairement adopté la graphie
turque actuelle pour tous les noms turcs.
|