Étranger, Proche-Orient
Fouilles de sauvetage urbain à Alexandrie
 
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Alexandrie, l’une des mégapoles modernes de la Méditerranée, était aussi la capitale du monde hellénistique, la seule ville à rivaliser avec Rome par sa richesse et sa population. La ville actuelle recouvre une grande cité antique et dès que l’on creuse le sous-sol, les Alexandries passées resurgissent aussitôt. Dans un contexte de forte pression urbaine – un mouvement immobilier sans précédent lié à la paix dans cette région – le Suprême Conseil des Antiquités1 tente d’assurer la sauvegarde des antiquités et fait appel au Centre d’études alexandrines (CNRS-Institut français du Caire), dirigé par Jean-Yves Empereur, pour participer à des interventions de sauvetage.

Fouille de sauvetage de la Nécropolis, quartier de Gabbari.

La paix dans cette région de la Méditerranée a entraîné pour Alexandrie un mouvement immo-bilier inconnu durant les précédentes décennies. Dans le centre-ville, l’on remplace rapidement les grands bâtiments du siècle dernier par des tours de bureaux. Vastes garages, cinémas et entrepôts aux structures légères et aux fondations peu pro-fondes sont remplacés par des immeubles qui sont, soit fondés sur des piles de béton ancrées à plus de vingt mètres dans la roche, soit pourvus de garages souterrains. Si l’on ne procède pas à des i n t e rventions de sauvetage, les bulldozers font disparaître irrémédiablement en une nuit toute trace du passé. Pour tenter de sauver ce passé, le Suprême Conseil des Antiquités a fait appel aux chercheurs du Centre d’études alexandrines2.
Jusqu’au siècle dernier, lorsqu’un bâtiment était détruit par la vétusté, un tremblement de terre, un incendie ou une guerre, on remblayait pour construire sur ses ruines. Ainsi, on peut suivre l’empilement de ces occupations depuis les premiers colons macédoniens qui accompa-gnaient Alexandre le Grand, installés sur le rocher naturel jusqu’aux Ottomans arrivés en 1517, en passant par les strates romaines, byzantines, fatimides (Xe et XIe siècles), mameloukes (XIIIe-XVIe siècles) et en dix à douze mètres de stratigraphie, on peut lire horizontalement les 2 300 ans de l’histoire d’Alexandrie.

Un quartier résidentiel : le Bruccheion
Depuis 1992, le Centre d’études alexandrines a pu assurer la fouille de sauvetage d’une dizaine de sites. Retenus en fonction de leur intérêt topographique, ces terrains sont concentrés dans un quartier de la ville qui jouxte les palais royaux : le Bruccheion. Cette opération a logiquement entraîné l’élaboration d’un Système d’information géographique (SIG), avec une carte électronique constituée par la digitalisation des 683 feuilles du cadastre au 1/500, qui liée à une banque de données sur les structures et le mobilier, permet de comparer les différentes pièces de cet immense puzzle. Ces terrains ont permis de mettre au jour l’histoire du quartier, avec une nécropole médiévale, des ateliers d’artisans (sculpteurs d’os et d’ivoire, taill eurs de pierres semi-précieuses et corail, verriers) qui s’étaient installés aux Ve et VIe siècles après J.-C. sur les ruines d’une vaste demeure construite vers 150 après J.-C. Cette maison aux sols tapissés de mosaïques, notamment avec une salle à manger ornée d’un bouclier avec un embléma (médaillon central) représentant une méduse en opus vermiculatum (avec des tessères de quelques millimètres de côté), fut détruite au cours de la seconde moitié du IIIe siècle après J.-C., sans doute au cours de l’une de ces guerres qui ont affecté la ville à cette époque3. Plus profondément, des maisons du début du IIIe siècle avant J.-C. nous amènent jusqu’à l’époque des premières générations d’Alexandrins, avec leurs mosaïques en galets qui ressemblent à celles de Pella, la capitale de la Macédoine.
À l’occasion de ces opérations de sauvetage, les rues réapparaissent, les citernes aussi et l’alimentation en eau douce : l’on peut dresser une carte nouvelle de l’hydraulique de la cité. Le mobilier, très riche et varié, contribue à la reconstruction de la vie quotidienne des Alexandrins de l’époque hellénistique et romaine dans ce quartier aisé et la découverte de ces grandes demeures urbaines vient contredire de façon immédiate les reconstructions modulaires des théoriciens modernes de l’urbanisme antique.

La ville des morts
L’habitat alexandrin a retenu tous les efforts des archéologues du Centre d’études alexandrines jusqu’en 1997, dans le souci de ne pas disperser les moyens. Mais une intervention de sauvetage dans la Nécropolis en juin 1997 a permis la mise au jour d’immenses tombes collectives, imbriquées les unes dans les autres, et a fourni une image nouvelle du monde des morts, avec les innombrables inhumations, avec une vue nouvelle sur la crémation, puis sur la momification dont l’usage prend de l’ampleur à la fin de la période hellénistique, montrant l’accoutumance des Grecs aux croyances des Égyptiens. La vie grouillante de la ville des morts réapparaît, avec les prêtres et les servants qui menaient les cérémonies, préparaient les repas funéraires, avec les familles et les offrandes qu’elles apportaient aux morts, avec les entrepreneurs qui exploitaient de façon intensive ces espaces souterrains, montrant le problème que posait le logement de tous les morts de la mégapole voisine.
Vue générale de l'ancien théâtre Diana, au centre-ville d'Alexandrie.

Les fouilles sous-marines
Quant aux fouilles sous-marines entre prises en 1994, elles répondent aussi à la notion d’urgence dans la mesure où elles ont été provoquées par la mise en place intempestive d’un mur de blocs de béton sur le site antique, dans l’intention de protéger des tempêtes le fort mamelouk de Qaitbay. Le site est maintenant sauvé et sera transformé prochainement en musée sous-marin. Les antiquités immergées sont en général moins exposées que les terrains sur la terre ferme.
Durant les derniers mois (janvier-mars 2000), six parcelles du quartier du Bruccheion viennent d’être sacrifiées à l’appétit des promoteurs, sans fouilles préalables, mais les archéologues ont entrepris il y a quelques semaines, grâce au mécénat de France Telecom, la fouille d’un terrain se situant sur la voie Canopique, le grand axe est-ouest menant de la Porte du Soleil à la Porte de la Lune : ils espèrent retrouver les abords de cette rue principale et peut-être un tronçon d’un des portiques qui la bordaient, pour voir s’ils appartiennent au décor monumental des villes de l’Empire ou si le modèle alexandrin préexistait.
Comme on le voit, dans le domaine de l’habitat, du monde des morts ou du monumental, les fouilles de sauvetage urbain renouvellent notre connaissance de la capitale des Ptolémées (depuis Ptolémée Ier jusqu’à la Grande Cléopâtre). L’équilibre entre le développement de la ville moderne et le respect de son patrimoine est difficile à trouver et jusqu’à présent, toutes les structures antiques mises au jour ont été détruites. L’espoir reste de voir un jour intégrées au projet architectural les ruines les plus significatives et d’ouvrir au public un site considéré comme particulièrement important. Il reste le sauvetage de la connaissance, et les volumes publiés par le Centre d’études alexandrines sur les résultats des travaux de sauvetage permettent d’écrire autrement l’histoire de la plus célèbre des fondations d’Alexandre le Grand.

Bibliographie :
Les résultats des fouilles de sauvetage sont publiés dans la série des Études alexandrines, collection publiée par l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO), 3 volumes parus et 3 sous presse.
À destination du grand public,
Alexandrie redécouverte, Fayard, 1998 et Le Phare d’Alexandrie, Gallimard (Découvertes n° 352), 1998. Jean-Yves Empereur est l’auteur de ces publications.

 
Les fouilles et leurs publications sont assurées par des crédits institutionnels (CNRS, direction de la recherche du MENRT, ministère des Affaires étrangères, IFAO et EFA). Des mécènes privés contribuent aussi au sauvetage d’Alexandrie : Elf-Aquitaine et EDF (1995-1998), France Telecom (1999-2000) OTV-Vivendi (1999), France 2 (1997 et 2000). Enfin, cette recherche est aussi soutenue par des particuliers, via l’association des «Amis du Centre d’études alexandrines».

 

1) Conseil égyptien.

2) La loi ne prévoyant pas qui doit assurer les frais de fouilles, répondre à cet appel signifie aussi trouver les moyens financiers de ces interventions qui sont actuellement de l’ordre de 1 000 F le m2, 1m2 représentant 10 m3.

3) Zénobie de Palmyre s’est emparée d’Alexandrie en 269-270 et elle en fut délogée par l’empereur Aurélien l’année suivante, puis moins de 30 ans plus tard, l’empereur Dioclétien assiégea la cité occupée par un usurpateur. Ces événements expliquent qu’au siècle suivant Ammien Marcellin décrive ce quartier comme déserté et c’est sans doute le moment de la disparition de la Grande Bibliothèque voire du tombeau d’Alexandre dont Jean Chrysostome dit, à la fin du IVe siècle, que l’on en a oublié jusqu’à l’emplacement.