| | Les archives scientifiques contemporaines sont à la croisée de nombreux questionnements sur lévolution du patrimoine écrit. Du fait du développement de linformatique, les brouillons de la recherche scientifique, les documents préparatoires à lexposé des résultats sont aujourdhui rarement conservés. Il en est de même des échanges écrits entre chercheurs, qui se font désormais par courrier électronique. Le cheminement réel du travail de recherche, avec ses tâtonnements, ses interrogations et ses hésitations, est donc devenu difficile à reconstituer. Lun des seuls documents à avoir échappé à cette suppression de traces est le cahier de laboratoire. Personnel, unique par son mode décriture et son contenu, le cahier de laboratoire permet de suivre le cheminement du travail scientifique. Cest à ces cahiers et à leur usage en physique contemporaine que sest intéressée Odile Welfelé, conservateur en chef du patrimoine (Mission des archives nationales auprès du CNRS). Ce travail a été réalisé dans le cadre du Programme ARISC (Archives Issues des Sciences Contemporaines) soutenu par le CNRS et par le ministère de la Culture (1).
Lévolution des techniques documentaires engendre la disparition dun certain nombre de supports scientifiques traditionnels. Dans la plupart des disciplines scientifiques, les manuscrits préparatoires à un article nexistent plus en tant que tels. Les fichiers informatiques sont modifiés directement sur écran et leurs différentes étapes, même imprimées, ne sont généralement pas conservées. Un support écrit a résisté : le cahier de laboratoire. Comme léprouvette du chimiste, le cahier de laboratoire est un objet qui symbolise la recherche scientifique, particulièrement en ce qui touche le travail quotidien. Ecrit à la main, il est la première trace individualisée dune recherche, ce qui en fait un objet unique. Objet personnel et personnalisé, ce cahier que les chercheurs ont souvent langoisse de perdre est un objet peu étudié et dont le statut darchive reste encore mal défini. Il est parfois emporté par le chercheur quand celui-ci quitte le laboratoire, ce qui nest pas sans conséquences en termes de patrimoine*.
Chez les physiciens, le cahier de laboratoire peut se présenter sous la forme dun cahier spécial, en toile noire ou en simili-cuir, avec pages numérotées et emplacement prévus pour la date et la signature, mais aussi sous celle dun banal cahier du commerce, du type à spirale et à petits carreaux, quand ce nest pas sous celle dun simple carnet de notes - encore que le grand format soit aujourdhui souvent préféré. A force davoir été tournées, les pages sont usées, cornées, le papier est feutré ; presque tous les cahiers ont des documents collés sur les pages. Les cahiers sont parfois utilisés dans les deux sens et souvent numérotés et datés.
Chaque chercheur tient son propre cahier. Il sen sert pour noter au jour le jour la progression dune manipulation : les données, les mesures, les observations, les résultats, etc. Il sagit dun journal de bord où tout est en principe consigné, y compris erreurs et fausses manuvres. En dautres termes, il représente la mémoire immédiate du chercheur, le matériau dans lequel il puisera pour rédiger un article destiné à la publication.
Mais alors que larticle est un document tourné vers lextérieur, qui opère une mise en scène idéalisée du processus de recherche -réduit à un parcours linéaire depuis le problème jusquà sa solution-, le cahier de laboratoire, lui, parce quil est le récit brut de la progression du processus scientifique, avec ses impuretés et ses scories, ses fausses pistes et ses aléas, est tourné vers lintérieur : cest linstrument de travail personnel du chercheur, auquel il se reporte sans cesse, pour y consigner de nouvelles informations, mais aussi pour les confronter aux anciennes, les compléter, leur ajouter de nouveaux commentaires, etc.
Destiné à lusage de son seul auteur, il est rédigé par celui-ci dans son style propre, avec ses codes personnels, ses abréviations,
ses raccourcis, ses choix, ses ellipses, ses private jokes - toutes choses qui en rendent laccès difficile à toute autre personne. Il ne sagit pas en effet dun instrument de transmission dun savoir ou dun savoir-faire, mais dun instrument délaboration du savoir, contenant une part très importante dimplicite - tout ce qui pour le chercheur va sans dire et quil na pas besoin de consigner. Le cahier permet au chercheur de conserver sa manière de noter, de ne pas être sous la contrainte dune technique dinscription et de classement comme celle quimpose lusage de lordinateur.
Il ny a donc pas de normes pour la tenue du cahier de laboratoire, ni par conséquent denseignement de ces normes, et cest ce caractère informel qui fait que chaque chercheur improvise à sa manière, selon ses besoins et ses appréciations, dans son style propre. On peut cependant distinguer plusieurs grandes tendances. Les uns notent instantanément tous les événements, à
mesure quils se produisent. Dautres préfèrent le résumé de fin de journée, ne retenant que ce qui leur paraît important et sûr, après discussion avec leurs collègues. Certains cahiers sont strictement fonctionnels : ny figurent que les faits scientifiques, lauteur en est absent. Dautres sont plus subjectifs : lauteur y consigne aussi des détails dambiance, des commentaires, des impressions, donnant ainsi au cahier une dimension de journal intime. On retrouve dans certains cahiers de laboratoire des éléments constitutifs du journal intime : longueur, effet de répétition, présence massive de limplicite, discontinuité, trous dinformation, et le caractère « premier jet » de lécriture (premier jet qui est souvent cependant déjà élaboré).
Le cahier de laboratoire est un objet qui reste unique par son support, par le mode décriture et par son contenu, pris sur le vif. Au moment où la tendance générale est à la dépersonnalisation des documents scientifiques, sur le plan formel avec lutilisation du traitement de texte commun au monde scientifique et sur le plan du contenu avec le calibrage imposé par les revues scientifiques, le cahier de laboratoire demeure un espace libre, lun des derniers documents à garder encore lempreinte de la personnalité de son auteur et à permettre, en dépit de son caractère cryptique, de suivre le cheminement de sa pensée.
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