Sur les traces écrites de la science : le cahier de laboratoire

juin 1998

 
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Les archives scientifiques contemporaines sont à la croisée de nombreux questionnements sur l’évolution du patrimoine écrit. Du fait du développement de l’informatique, les brouillons de la recherche scientifique, les documents préparatoires à l’exposé des résultats sont aujourd’hui rarement conservés. Il en est de même des échanges écrits entre chercheurs, qui se font désormais par courrier électronique. Le cheminement réel du travail de recherche, avec ses tâtonnements, ses interrogations et ses hésitations, est donc devenu difficile à reconstituer. L’un des seuls documents à avoir échappé à cette suppression de traces est le cahier de laboratoire. Personnel, unique par son mode d’écriture et son contenu, le cahier de laboratoire permet de suivre le cheminement du travail scientifique. C’est à ces cahiers et à leur usage en physique contemporaine que s’est intéressée Odile Welfelé, conservateur en chef du patrimoine (Mission des archives nationales auprès du CNRS). Ce travail a été réalisé dans le cadre du Programme ARISC (Archives Issues des Sciences Contemporaines) soutenu par le CNRS et par le ministère de la Culture (1).

L’évolution des techniques documentaires engendre la disparition d’un certain nombre de supports scientifiques traditionnels. Dans la plupart des disciplines scientifiques, les manuscrits préparatoires à un article n’existent plus en tant que tels. Les fichiers informatiques sont modifiés directement sur écran et leurs différentes étapes, même imprimées, ne sont généralement pas conservées. Un support écrit a résisté : le cahier de laboratoire. Comme l’éprouvette du chimiste, le cahier de laboratoire est un objet qui symbolise la recherche scientifique, particulièrement en ce qui touche le travail quotidien. Ecrit à la main, il est la première trace individualisée d’une recherche, ce qui en fait un objet unique. Objet personnel et personnalisé, ce cahier que les chercheurs ont souvent l’angoisse de perdre est un objet peu étudié et dont le statut d’archive reste encore mal défini. Il est parfois emporté par le chercheur quand celui-ci quitte le laboratoire, ce qui n’est pas sans conséquences en termes de patrimoine*.
Chez les physiciens, le cahier de laboratoire peut se présenter sous la forme d’un cahier spécial, en toile noire ou en simili-cuir, avec pages numérotées et emplacement prévus pour la date et la signature, mais aussi sous celle d’un banal cahier du commerce, du type à spirale et à petits carreaux, quand ce n’est pas sous celle d’un simple carnet de notes - encore que le grand format soit aujourd’hui souvent préféré. A force d’avoir été tournées, les pages sont usées, cornées, le papier est feutré ; presque tous les cahiers ont des documents collés sur les pages. Les cahiers sont parfois utilisés dans les deux sens et souvent numérotés et datés.
Chaque chercheur tient son propre cahier. Il s’en sert pour noter au jour le jour la progression d’une manipulation : les données, les mesures, les observations, les résultats, etc. Il s’agit d’un journal de bord où tout est en principe consigné, y compris erreurs et fausses manœuvres. En d’autres termes, il représente la mémoire immédiate du chercheur, le matériau dans lequel il puisera pour rédiger un article destiné à la publication.
Mais alors que l’article est un document tourné vers l’extérieur, qui opère une mise en scène idéalisée du processus de recherche -réduit à un parcours linéaire depuis le problème jusqu’à sa solution-, le cahier de laboratoire, lui, parce qu’il est le récit brut de la progression du processus scientifique, avec ses impuretés et ses scories, ses fausses pistes et ses aléas, est tourné vers l’intérieur : c’est l’instrument de travail personnel du chercheur, auquel il se reporte sans cesse, pour y consigner de nouvelles informations, mais aussi pour les confronter aux anciennes, les compléter, leur ajouter de nouveaux commentaires, etc.
Destiné à l’usage de son seul auteur, il est rédigé par celui-ci dans son style propre, avec ses codes personnels, ses abréviations, ses raccourcis, ses choix, ses ellipses, ses private jokes - toutes choses qui en rendent l’accès difficile à toute autre personne. Il ne s’agit pas en effet d’un instrument de transmission d’un savoir ou d’un savoir-faire, mais d’un instrument d’élaboration du savoir, contenant une part très importante d’implicite - tout ce qui pour le chercheur va sans dire et qu’il n’a pas besoin de consigner. Le cahier permet au chercheur de conserver sa manière de noter, de ne pas être sous la contrainte d’une technique d’inscription et de classement comme celle qu’impose l’usage de l’ordinateur.
Il n’y a donc pas de normes pour la tenue du cahier de laboratoire, ni par conséquent d’enseignement de ces normes, et c’est ce caractère informel qui fait que chaque chercheur improvise à sa manière, selon ses besoins et ses appréciations, dans son style propre. On peut cependant distinguer plusieurs grandes tendances. Les uns notent instantanément tous les événements, à mesure qu’ils se produisent. D’autres préfèrent le résumé de fin de journée, ne retenant que ce qui leur paraît important et sûr, après discussion avec leurs collègues. Certains cahiers sont strictement fonctionnels : n’y figurent que les faits scientifiques, l’auteur en est absent. D’autres sont plus subjectifs : l’auteur y consigne aussi des détails d’ambiance, des commentaires, des impressions, donnant ainsi au cahier une dimension de journal intime. On retrouve dans certains cahiers de laboratoire des éléments constitutifs du journal intime : longueur, effet de répétition, présence massive de l’implicite, discontinuité, trous d’information, et le caractère « premier jet » de l’écriture (premier jet qui est souvent cependant déjà élaboré).
Le cahier de laboratoire est un objet qui reste unique par son support, par le mode d’écriture et par son contenu, pris sur le vif. Au moment où la tendance générale est à la dépersonnalisation des documents scientifiques, sur le plan formel avec l’utilisation du traitement de texte commun au monde scientifique et sur le plan du contenu avec le calibrage imposé par les revues scientifiques, le cahier de laboratoire demeure un espace libre, l’un des derniers documents à garder encore l’empreinte de la personnalité de son auteur et à permettre, en dépit de son caractère cryptique, de suivre le cheminement de sa pensée.

 

1) Le Programme ARISC (Archives Issues des Sciences Contemporaines) soutenu par le CNRS et le ministère de la Culture (Mission de la recherche et de la technologie, avec le soutien de la direction des archives de France) s’attache depuis trois ans à l’évolution des pratiques documentaires dans les milieux de la science contemporaine. Depuis 1996, les travaux se sont concentrés sur l’évolution de l’écrit dans la mémoire de la recherche en suivant deux axes majeurs de la production d’écrits dans la science : le cahier de laboratoire et le transfert sur des supports électroniques.

 

Ce travail a fait l’objet d’une communication lors du colloque « L’écrit de la science » (Nice, 12-14 mars 1998), organisé par la revue Alliage. Il fait suite à une exposition « Sur les traces de Marie Curie : être physicienne en 1998 », organisée en juillet 1997 à l’Institut Curie, à Paris, dans le cadre du Congrès international de physique et en janvier 1998 à Saint-Michel sur Orge dans le cadre de la Semaine de la Science.

 

* Dans le cas des recherches qui impliquent le dépôt de brevets, la politique de gestion de ces documents peut être différente : les cahiers sont numérotés, signés, parfois même scellés par un huissier et mis dans un coffre.

 

Le cahier peut parfois être lu aussi par les autres membres de la « manip », mais ce n’est pas pour autant que l’auteur du cahier écrira plus ou mieux.