Si des milliers d'exemples de cristaux liquides
organiques peuvent être aujourd'hui recensés, il en va autrement des
cristaux liquides d'origine minérale qui sont très peu nombreux. Des
physiciens et des chimistes du CNRS et de l'Université Paris 6 (1)
ont montré que les suspensions aqueuses (fluides ou gels) de rubans
de pentoxyde de vanadium (V2O5), pourtant découvertes
il y a plus d'un siècle, constituaient l'un des très rares exemples
de cristaux liquides minéraux. Ce composé courant est déjà employé,
sous forme de films minces, comme couche anti-statique dans l'industrie
photographique, comme film électrochrome pour les dispositifs d'affichage
ou encore comme cathode pour les batteries au lithium. Sa synthèse peut
se faire par une technique récente de chimie douce, c'est-à-dire de
manière économique : polymérisation dans l'eau et à température ambiante.
En exploitant les caractéristiques particulières de ces suspensions
cristal-liquides (anisotropie et fluidité), les chercheurs ont pu aligner
les rubans de V2O5 sous l'effet d'un champ magnétique
modéré. La qualité des films solides déposés à partir de ces suspensions
devrait donc être améliorée par le maintien du champ magnétique pendant
le séchage de ces films, ouvrant ainsi la voie à la fabrication de nouveaux
matériaux aux propriétés inédites. On peut ainsi envisager des applications,
à coût réduit, dans le domaine de l'électronique moléculaire, des communications
optiques, des matériaux composites et de l'affichage.
Les cristaux liquides sont des phases
intermédiaires entre létat cristallin et létat liquide. Ils sont anisotropes
comme les cristaux (leurs propriétés dépendent fortement de la direction
considérée) tout en étant fluides comme les liquides. On peut observer
ces phases, soit lors de la fusion dun corps pur sous laction de la
température, soit en mélangeant certaines substances avec un solvant.
De nos jours, on a recensé plusieurs milliers de cristaux liquides,
pratiquement tous de nature organique. Les rares exemples de cristaux
liquides minéraux peuvent se compter sur les doigts de la main ! Leurs
composants sont des objets anisotropes, en forme de bâtons, de disques
ou de rubans. En suspension dans un solvant, ils ont une taille colloïdale
: 10 à 100 nm. Par exemple, les gels de fils moléculaires de Li2Mo6Se6
dans un solvant organique ont été étudiés dès 1993 par des chercheurs
du CNRS à Orsay. Il sagit dune collaboration exemplaire de physiciens
avec léquipe de chimistes de Patrick Batail (maintenant à lInstitut
des matériaux de Nantes, IMN, CNRS-Université de Nantes).
Les mêmes physiciens dOrsay, associés
cette fois à un groupe de chimistes de l'Université Paris
6 (1), se sont intéressés ensuite
aux gels de pentoxyde de vanadium, V2O5, qui constituent
un exemple typique de matériau synthétisé par les
méthodes de la chimie douce. Celle-ci permet dobtenir aisément
des matériaux dun nouveau type, avec des moyens économiques.
Les rubans d'oxyde de vanadium sont en effet obtenus par polymérisation
de monomères de vanadium dans l'eau, à faible concentration
(99 % deau), et à température ambiante (ce qui permet
des économies dénergie). Il sagit là
dune amélioration par rapport aux synthèses délicates
des molécules organiques, surtout en vue des applications. Semi-flexibles,
les rubans font 1 nm dépaisseur, et environ 20 nm de large
et 300 nm de long.
Récemment, ces chercheurs ont pu démontrer,
au moyen d'expériences de diffusion des rayons X et de microscopie
optique, que ces gels de V2O5 constituent un cristal
liquide nématique*, cest-à-dire
en même temps fluide et anisotrope. Dans la phase nématique,
les rubans ne sont pas astreints à rester en place au sein de
la suspension, mais ils doivent garder la même orientation.Toutefois,
des défauts caractéristiques peuvent perturber lorientation
des rubans (fig.1).
Lune des conséquences de la fluidité
de la phase nématique est quelle peut être très
fortement perturbée par de petites sollicitations extérieures.
Par exemple, lapplication dun champ magnétique modéré,
de lordre de 0,3 Tesla (à peine plus que le champ dun
aimant de porte de placard) suffit à aligner les rubans minéraux
dans la direction du champ. Cela se traduit par la disparition de tous
les défauts (fig. 2).
Il est donc possible de faire tourner à volonté et à
distance ces rubans. Il est à noter que laimantation globale
de ce matériau est extrêmement faible (comparable à
celle de leau). Lorientation résulte donc du caractère
coopératif de la phase cristal-liquide. En revanche, la phase
liquide ordinaire de ces suspensions ne présente pas un tel effet.
Un changement brusque de la direction du champ
magnétique crée une instabilité qui se traduit
par une texture en domaines de type « zigzag » (fig.
3). Il est ainsi possible de moduler lorientation des
rubans à léchelle de la largeur de ces domaines,
c'est-à-dire environ dix micromètres. Ce phénomène
pourrait permettre de fabriquer, avec une économie de moyens
remarquable, des réseaux microstructurés susceptibles
de posséder des propriétés électromagnétiques
intéressantes.
L'intercalation de molécules organiques
au sein des films déposés à partir des gels de
V2O5 permet dobtenir des composés
« sandwichs » à l'échelle nanométrique,
formés de couches semi-conductrices alternativement organiques
et minérales. Lutilisation dun champ magnétique
pourra sans doute améliorer la qualité de ces films, ouvrant
ainsi la voie à la fabrication de nouveaux matériaux aux
propriétés inédites, de même quà
des applications plus économiques dans le domaine de lélectronique
moléculaire, des communications optiques, de laffichage,
par exemple.
1 ) - Laboratoire de physique des solides (CNRS-Université Paris 11) à Orsay ;
- Laboratoire « Matériaux inorganiques
» (CNRS-Université Paris 6) ;
- Laboratoire pour lutilisation du rayonnement
électromagnétique -LURE- (CNRS-CEA-ministère de
lEducation nationale, de la Recherche et de la Technologie) à
Orsay.
* Dès 1920, lallemand
H. Zocher avait suggéré que ces gels de V2O5 pourraient
constituer un cristal liquide nématique.