Les Grecs pontiques : diaspora, identité, territoires

juillet 1998

 
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Installés dès l’Antiquité dans la région du Pont, sur les côtes de la mer Noire, au nord-est de la Turquie actuelle, les Grecs pontiques comptent aujourd’hui plus d’un million d’individus dispersés dans le monde. Une succession de migrations depuis le XVe siècle puis une expulsion officielle en 1923 ont chassé ce peuple d’un territoire qu’il occupait depuis plus de deux millénaires. Quelle est l’identité de ce peuple ? Comment a-t-elle persisté au cours des déracinements successifs ? Comment les traditions pontiques (religieuses, artistiques, linguistiques) ont-elles subsisté ? Géographes, historiens, sociologues et ethnolinguistes grecs, russes et français, réunis sous la direction de Michel Bruneau, géographe, de l’équipe « Territorialité et identité dans le domaine européen » (CNRS-Université Bordeaux 3), ont retracé l’histoire de la diaspora pontique et tenté de répondre à ces questions à travers l’analyse des rapports spécifiques que ce peuple déraciné entretient avec le territoire, que ce soit le territoire d’origine (Le Pont), les territoires d’exils et d’enracinements successifs (Caucase, Macédoine) ou les territoires de déportation (Asie centrale soviétique, Sibérie). Cette étude, qui contribue à la connaissance de l’histoire des diasporas dans le monde, paraît sous le titre « Les Grecs Pontiques : diaspora, identité, territoires » (CNRS Editions).

L’identité grecque pontique s’enracine dans une histoire qui remonte à l’Antiquité et à la fondation de cités le long des côtes du Pont Euxin en Asie mineure (au nord-est de la Turquie actuelle), à partir des cités grecques de la côte ionienne (VIIIe-VIe siècles avant J.-C.). Les Grecs sont restés longtemps minoritaires au sein de populations diverses ; le phénomène d’hellénisation n’a commencé à prendre une certaine ampleur que sous le royaume hellénistique des Mithridate (108-64 avant J.-C.), premier État dirigé par une majorité de Grecs. Lorsque Constantinople (1453) puis Trébizonde (1461) -l’actuelle Trabzon- furent conquises par les Turcs ottomans, commença un flux migratoire des Grecs du Pont vers le Caucase et les côtes de la mer Noire. Ces migrations se poursuivirent jusqu’au début du XXe siècle, rythmées par les conflits russo-turcs. Une diaspora grecque s’est ainsi mise en place dans de nombreux pays de l’empire des Tsars puis de l’URSS, si bien qu’aujourd’hui l’identité grecque pontique est très liée à son territoire d’origine, le Pont, mais également à ces territoires du Caucase russe, géorgien ou arménien dans lesquels les Pontiques se sont réenracinés.

Chassés à plusieurs reprises de leur terre d’origine, en particulier lors des guerres russo-turques (XVIIIe et XIXe siècles), les Grecs pontiques furent officiellement expulsés du territoire turc en 1923 (Échange des populations du traité de Lausanne) (1). Au génocide arménien (1915-1916) aurait succédé le génocide des Pontiques (1919-1923), revendiqué comme tel par leurs associations depuis 1988. Sur les 500 000 Grecs habitant le Pont en 1919, plus de 250 000, soit ont été exterminés, soit sont morts des conséquences de leur emprisonnement ou de leur déportation à travers l’Anatolie. Le nombre des morts s’élèverait à 350 000 selon les associations qui revendiquent la reconnaissance du génocide au niveau international.

D’abord dispersés le long des côtes de la mer Noire, et dans l’arrière pays caucasien, les Grecs pontiques y constituèrent une diaspora, prospère dans la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècle. Elle connut une renaissance culturelle lorsque Lénine développa une politique des nationalités dans les années 1920-30. Mais le régime stalinien déporta en Asie centrale et en Sibérie un grand nombre de ses membres. Ceux-ci ne commencèrent à revenir sur les bords de la mer Noire qu’après 1956 (2). Les Pontiques ont contracté avec ces territoires, à l’exclusion de l’Asie centrale, des liens d’autant plus profonds qu’ils ont contribué, encouragés par les autorités impériales russes, à leur repeuplement et à leur mise en valeur. Il s’agit d’un véritable ré-enracinement dans un pays voisin avec lequel ils partageaient la même religion, l’orthodoxie. Depuis l’ouverture des frontières (après la chute du mur de Berlin), les Grecs de Russie et des pays proches sont passés d’une situation de minorité ethnique culturellement opprimée à celle de membres d’une diaspora mondiale.

Les Grecs pontiques sont venus s’installer en Grèce, surtout après la Première Guerre mondiale, beaucoup plus tard qu’en Russie et dans les pays du Caucase. Ils auraient pu s’y assimiler comme la plupart des autres réfugiés issus de l’Échange des populations (1922-23). Une grande partie d’entre eux a, au contraire, cultivé une conscience identitaire forte grâce aux associations qui ont fleuri à partir des années 1970 et à la création de lieux de mémoire tels que leurs monastères, véritables marqueurs territoriaux de leur identité. Cette population conserve, malgré une bonne intégration au cours de la première génération, des particularités incontestables qui se manifestent à travers le lien avec le territoire de référence.

Ainsi, les Grecs pontiques offrent l’exemple d’un peuple qui a toujours vécu depuis l’Antiquité parmi d’autres peuples aussi bien dans son territoire d’origine, que sur les lieux de sa migration et de son exil (Russie, Transcaucasie, Asie centrale). Victime à plusieurs reprises de la logique d’homogénéisation ethnique du modèle de l’État-nation importé d’Europe occidentale, trop éloigné géographiquement de l’État grec fondé en 1832 sous la protection des grandes puissances occidentales et de la Russie, ce peuple n’a jamais pu entrer dans le processus d’extension et la logique balkanique du territoire grec (3). Dans une telle conjoncture historique, les Grecs pontiques, menacés de disparition ou de déracinement, ont revendiqué la création de leur propre État, seuls d’abord (la République du Pont à partir de 1918) puis avec les Arméniens (projet de Confédération gréco-arménienne en 1920). Ils ont échoué faute d’un soutien militaire jamais accordé par le gouvernement grec et d’un soutien diplomatique refusé par les puissances occidentales. À deux reprises, au moment de la dissolution de l’empire tsariste (congrès de Taïgan, 1917), puis lors de la dissolution de l’Union Soviétique (congrès de Gelendjik, 1991), les Grecs pontiques ont revendiqué la création de territoires dotés d’une autonomie administrative et culturelle, là où leur population était nombreuse et assez dense. (4)

Quelle peut être, dans une histoire si tragique, la nature de l’identité pontique et comment a-t-elle persisté au cours des déracinements successifs ? Ce peuple en diaspora, en apparence coupé de ses racines, vivant dans un territoire éclaté mais bien réel, a su maintenir ses références à sa culture d’origine. Les traditions pontiques, encore bien vivantes en Grèce et au sein de la diaspora hellénique, ont subsisté, tant sur le plan religieux qu’artistique ou linguistique. La langue grecque pontique est un trait essentiel de cette identité. De tradition orale jusque dans les années 1930, elle permet par ses caractères propres suffisamment distincts du grec commun de délimiter un groupe de base : les Pontiques, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, ayant longtemps vécu dans un environnement polyglotte. Des îlots ont maintenu aujourd’hui l’usage de cette langue en Macédoine-Thrace, en Russie et Géorgie ainsi que dans le Pont turc (populations musulmanes). Le théâtre est avec la chanson populaire l’espace privilégié d’expression de cette langue.

A travers l’étude de l’histoire de la diaspora pontique, de ses enracinements et déracinements territoriaux successifs, ces recherches permettent de faire connaître au public occidental les Grecs du Pont et de contribuer ainsi à une meilleure connaissance de l’histoire des diasporas dans le monde. Le cas grec pontique montre que les rapports entre la culture et les conditions économiques ou politiques suivent une dialectique complexe. Cet ouvrage souligne qu’il existe toujours une diversité de possibles basés sur l'héritage historique. Cette mémoire qui constitue une énorme richesse pour l'humanité peut lui permettre de changer, de s'adapter aux grandes transformations économiques, sociales et politiques, actuelles et à venir.



Les auteurs : Vlassis Agtsidis, Michel Bruneau, Eleftherios Charatsidis, Patrick Counillon, Georges Drettas, Fatima Eloeva, Kostasd Fotiadis, Tamara Galkina, Vladimir Kolossov, Alexei Krindatch, Pery Lafazani, Myron Myridis, Gerassimos Notaras, Georges Prévélakis, Panagiotis Tsatsanidis, Maria Vergeti, Artémis Xanthopoulou-Kyriakou (principalement de l’Université Aristote de Thessalonique, de l’Académie des Sciences de Russie et du CNRS).

1 ) Le traité de Lausanne (21 novembre 1922) a instauré officiellement un échange systématique de populations entre la Grèce et la Turquie sur une base uniquement religieuse (chrétiens, musulmans) après la défaite grecque en Asie Mineure.

2 ) Des sources russes et grecques ont permis de cartographier la répartition des communautés grecques dans l’empire russe puis soviétique et de retracer l’histoire de leurs installations sur ces différents territoires à la suite de migrations plus ou moins spontanées ou de déportations. L’effondrement de l’Empire soviétique a plus récemment provoqué de nouveaux exodes de réfugiés, vers le sud de la Russie et la Grèce en particulier.

3 ) Entre 1829 et 1913, le territoire de l'Etat-nation grec s'est étendu vers le nord (Thessalie, Macédoine, Thrace occidentale) et dans l'archipel égéen. Le Pont était trop éloigné et séparé de ce territoire, peuplé majoritairement par des Grecs, par d'autres territoires à forte majorité musulmane en Asie Mineure.

4 ) De 1928 à 1937, plusieurs petites unités autonomes ont ainsi connu une existence brève dans le sud de l’Ukraine et dans le Kouban (Russie).

 
 
 

Référence     

Les Grecs Pontiques : diaspora, identité, territoires, sous la direction de Michel Bruneau, préface de Georges Prévélakis, CNRS EDITIONS, juin 1998 (CNRS Histoire), 247 p., 150 F.

Ouvrage issu d’un colloque international à l’École française d’Athènes.