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Installés dès lAntiquité
dans la région du Pont, sur les côtes de la mer Noire, au nord-est de
la Turquie actuelle, les Grecs pontiques comptent aujourdhui plus dun
million dindividus dispersés dans le monde. Une succession de migrations
depuis le XVe siècle puis une expulsion officielle en 1923 ont chassé
ce peuple dun territoire quil occupait depuis plus de deux millénaires.
Quelle est lidentité de ce peuple ? Comment a-t-elle persisté au cours
des déracinements successifs ? Comment les traditions pontiques (religieuses,
artistiques, linguistiques) ont-elles subsisté ? Géographes, historiens,
sociologues et ethnolinguistes grecs, russes et français, réunis sous
la direction de Michel Bruneau, géographe, de léquipe « Territorialité
et identité dans le domaine européen » (CNRS-Université Bordeaux 3),
ont retracé lhistoire de la diaspora pontique et tenté de répondre
à ces questions à travers lanalyse des rapports spécifiques que ce
peuple déraciné entretient avec le territoire, que ce soit le territoire
dorigine (Le Pont), les territoires dexils et denracinements successifs
(Caucase, Macédoine) ou les territoires de déportation (Asie centrale
soviétique, Sibérie). Cette étude, qui contribue à la connaissance de
lhistoire des diasporas dans le monde, paraît sous le titre « Les Grecs
Pontiques : diaspora, identité, territoires » (CNRS Editions).

Lidentité
grecque pontique senracine dans une histoire qui remonte à
lAntiquité et à la fondation de cités le
long des côtes du Pont Euxin en Asie mineure (au nord-est de la
Turquie actuelle), à partir des cités grecques de la côte
ionienne (VIIIe-VIe siècles avant J.-C.). Les Grecs sont restés
longtemps minoritaires au sein de populations diverses ; le phénomène
dhellénisation na commencé à prendre
une certaine ampleur que sous le royaume hellénistique des Mithridate
(108-64 avant J.-C.), premier État dirigé par une majorité
de Grecs. Lorsque Constantinople (1453) puis Trébizonde (1461)
-lactuelle Trabzon- furent conquises par les Turcs ottomans, commença
un flux migratoire des Grecs du Pont vers le Caucase et les côtes
de la mer Noire. Ces migrations se poursuivirent jusquau début
du XXe siècle, rythmées par les conflits russo-turcs.
Une diaspora grecque sest ainsi mise en place dans de nombreux
pays de lempire des Tsars puis de lURSS, si bien quaujourdhui
lidentité grecque pontique est très liée
à son territoire dorigine, le Pont, mais également
à ces territoires du Caucase russe, géorgien ou arménien
dans lesquels les Pontiques se sont réenracinés.
Chassés à plusieurs reprises de leur
terre dorigine, en particulier lors des guerres russo-turques
(XVIIIe et XIXe siècles), les Grecs pontiques furent officiellement
expulsés du territoire turc en 1923 (Échange des populations
du traité de Lausanne) (1). Au génocide arménien
(1915-1916) aurait succédé le génocide des Pontiques
(1919-1923), revendiqué comme tel par leurs associations depuis
1988. Sur les 500 000 Grecs habitant le Pont en 1919, plus de 250 000,
soit ont été exterminés, soit sont morts des conséquences
de leur emprisonnement ou de leur déportation à travers
lAnatolie. Le nombre des morts sélèverait
à 350 000 selon les associations qui revendiquent la reconnaissance
du génocide au niveau international.
Dabord dispersés le long des côtes
de la mer Noire, et dans larrière pays caucasien, les Grecs
pontiques y constituèrent une diaspora, prospère dans
la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècle.
Elle connut une renaissance culturelle lorsque Lénine développa
une politique des nationalités dans les années 1920-30.
Mais le régime stalinien déporta en Asie centrale et en
Sibérie un grand nombre de ses membres. Ceux-ci ne commencèrent
à revenir sur les bords de la mer Noire quaprès
1956 (2). Les Pontiques ont contracté avec ces territoires, à
lexclusion de lAsie centrale, des liens dautant plus
profonds quils ont contribué, encouragés par les
autorités impériales russes, à leur repeuplement
et à leur mise en valeur. Il sagit dun véritable
ré-enracinement dans un pays voisin avec lequel ils partageaient
la même religion, lorthodoxie. Depuis louverture des
frontières (après la chute du mur de Berlin), les Grecs
de Russie et des pays proches sont passés dune situation
de minorité ethnique culturellement opprimée à
celle de membres dune diaspora mondiale.
Les Grecs pontiques sont venus sinstaller
en Grèce, surtout après la Première Guerre mondiale,
beaucoup plus tard quen Russie et dans les pays du Caucase. Ils
auraient pu sy assimiler comme la plupart des autres réfugiés
issus de lÉchange des populations (1922-23). Une grande
partie dentre eux a, au contraire, cultivé une conscience
identitaire forte grâce aux associations qui ont fleuri à
partir des années 1970 et à la création de lieux
de mémoire tels que leurs monastères, véritables
marqueurs territoriaux de leur identité. Cette population conserve,
malgré une bonne intégration au cours de la première
génération, des particularités incontestables qui
se manifestent à travers le lien avec le territoire de référence.
Ainsi, les Grecs pontiques offrent lexemple
dun peuple qui a toujours vécu depuis lAntiquité
parmi dautres peuples aussi bien dans son territoire dorigine,
que sur les lieux de sa migration et de son exil (Russie, Transcaucasie,
Asie centrale). Victime à plusieurs reprises de la logique dhomogénéisation
ethnique du modèle de lÉtat-nation importé
dEurope occidentale, trop éloigné géographiquement
de lÉtat grec fondé en 1832 sous la protection des
grandes puissances occidentales et de la Russie, ce peuple na
jamais pu entrer dans le processus dextension et la logique balkanique
du territoire grec (3). Dans une telle conjoncture historique, les Grecs
pontiques, menacés de disparition ou de déracinement,
ont revendiqué la création de leur propre État,
seuls dabord (la République du Pont à partir de
1918) puis avec les Arméniens (projet de Confédération
gréco-arménienne en 1920). Ils ont échoué
faute dun soutien militaire jamais accordé par le gouvernement
grec et dun soutien diplomatique refusé par les puissances
occidentales. À deux reprises, au moment de la dissolution de
lempire tsariste (congrès de Taïgan, 1917), puis lors
de la dissolution de lUnion Soviétique (congrès
de Gelendjik, 1991), les Grecs pontiques ont revendiqué la création
de territoires dotés dune autonomie administrative et culturelle,
là où leur population était nombreuse et assez
dense. (4)
Quelle peut être, dans une histoire si tragique,
la nature de lidentité pontique et comment a-t-elle persisté
au cours des déracinements successifs ? Ce peuple en diaspora,
en apparence coupé de ses racines, vivant dans un territoire
éclaté mais bien réel, a su maintenir ses références
à sa culture dorigine. Les traditions pontiques, encore
bien vivantes en Grèce et au sein de la diaspora hellénique,
ont subsisté, tant sur le plan religieux quartistique ou
linguistique. La langue grecque pontique est un trait essentiel de cette
identité. De tradition orale jusque dans les années 1930,
elle permet par ses caractères propres suffisamment distincts
du grec commun de délimiter un groupe de base : les Pontiques,
quils soient chrétiens ou musulmans, ayant longtemps vécu
dans un environnement polyglotte. Des îlots ont maintenu aujourdhui
lusage de cette langue en Macédoine-Thrace, en Russie et
Géorgie ainsi que dans le Pont turc (populations musulmanes).
Le théâtre est avec la chanson populaire lespace
privilégié dexpression de cette langue.
A travers létude de lhistoire
de la diaspora pontique, de ses enracinements et déracinements
territoriaux successifs, ces recherches permettent de faire connaître
au public occidental les Grecs du Pont et de contribuer ainsi à
une meilleure connaissance de lhistoire des diasporas dans le
monde. Le cas grec pontique montre que les rapports entre la culture
et les conditions économiques ou politiques suivent une dialectique
complexe. Cet ouvrage souligne quil existe toujours une diversité
de possibles basés sur l'héritage historique. Cette mémoire
qui constitue une énorme richesse pour l'humanité peut
lui permettre de changer, de s'adapter aux grandes transformations économiques,
sociales et politiques, actuelles et à venir.
Les auteurs : Vlassis Agtsidis, Michel
Bruneau, Eleftherios Charatsidis, Patrick Counillon, Georges Drettas,
Fatima Eloeva, Kostasd Fotiadis, Tamara Galkina, Vladimir Kolossov,
Alexei Krindatch, Pery Lafazani, Myron Myridis, Gerassimos Notaras,
Georges Prévélakis, Panagiotis Tsatsanidis, Maria Vergeti,
Artémis Xanthopoulou-Kyriakou (principalement de lUniversité
Aristote de Thessalonique, de lAcadémie des Sciences
de Russie et du CNRS).
1 ) Le traité
de Lausanne (21 novembre 1922) a instauré officiellement un
échange systématique de populations entre la Grèce
et la Turquie sur une base uniquement religieuse (chrétiens,
musulmans) après la défaite grecque en Asie Mineure.
2 ) Des sources russes
et grecques ont permis de cartographier la répartition des
communautés grecques dans lempire russe puis soviétique
et de retracer lhistoire de leurs installations sur ces différents
territoires à la suite de migrations plus ou moins spontanées
ou de déportations. Leffondrement de lEmpire soviétique
a plus récemment provoqué de nouveaux exodes de réfugiés,
vers le sud de la Russie et la Grèce en particulier.
3 ) Entre 1829 et
1913, le territoire de l'Etat-nation grec s'est étendu vers
le nord (Thessalie, Macédoine, Thrace occidentale) et dans
l'archipel égéen. Le Pont était trop éloigné
et séparé de ce territoire, peuplé majoritairement
par des Grecs, par d'autres territoires à forte majorité
musulmane en Asie Mineure.
4 ) De 1928 à
1937, plusieurs petites unités autonomes ont ainsi connu une
existence brève dans le sud de lUkraine et dans le Kouban
(Russie).
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