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2000, année des mathématiques. 2000, année des bilans.
Au croisement de ces deux conjonctures, une question s'impose : quels
bouleversements le XXe siècle
a-t-il provoqué dans nos idées sur l'histoire des mathématiques
? Ils sont radicaux en ce qui concerne la formation des mathématiques
de l'époque moderne. Pourtant, les vieux schémas résistent.
C'est une invitation à se demander comment ces anciennes représentations
du passé des mathématiques se sont mises en place et propagées,
quels milieux les ont produites ou reproduites. Ces questions constituent
désormais l'un des chantiers des historiens du XXIe
siècle.
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Nous avons hérité du XIXe
siècle une vision de l'histoire des mathématiques
qui peut s'énoncer en quelques formules qui ont fait fortune
: "Miracle grec", "Moyen Age", "Renaissance",
"Époque moderne". Dans chacun de ces cas, la formule
renvoie à une conception d'une époque qui déborde
largement les simples mathématiques. Cependant, les mathématiques
ont joué un rôle dans la formation de telles représentations
de ces diverses périodes du passé : qui niera, par
exemple, l'importance des Éléments de géométrie
d'Euclide aux yeux de ceux qui souscrivirent à l'idée
d'un "miracle grec" ? Selon cette vision, puissamment
promue par le XIXe siècle,
l'histoire des mathématiques se déroulait essentiellement
en Occident. L'Inde et la Chine étaient censées n'y
avoir contribué que de manière marginale et s'être
cantonnées à la pratique du calcul sans pouvoir s'élever
au niveau de la théorie. De même, le monde arabe était
supposé n'avoir fait que transmettre, en le tronquant et
en le déformant, l'héritage grec, sans guère
y apporter d'ajout fondamental. Autant d'idées que le XXe
siècle a radicalement contredites.
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Figure prélevée
dans le plus ancien imprimé mathématique à
avoir survécu, réalisé en 1213. Elle accompagne
l'algorithme sous la forme duquel se présente le théorème
de Pythagore en Chine ancienne.
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Faisant écho aux changements dans le monde autour d'eux, les historiens
ont en effet défriché, au cours du siècle dernier,
des territoires qui appellent à repenser ces cadres. Les premières
traductions, à partir de la fin du XIXe
siècle, des documents mathématiques égyptiens retrouvés
ont permis de poser la question de l'influence concrète - explicitement
mentionnée par des auteurs comme Platon -, des développements
égyptiens sur les mathématiques de l'Antiquité grecque.
Le XXe siècle a, de plus, assisté
à la reconstitution des mathématiques et de l'astronomie
babyloniennes grâce au déchiffrement de tablettes vieilles
de près de 4 000 ans, exhumées par les archéologues.
Deux grandes sources potentielles de la science grecque ressortaient ainsi
du néant, et les conséquences de leur mise au jour sur notre
compréhension de l'Antiquité demeurent un des grands chantiers
de l'histoire des mathématiques à venir. C'est au XXe
siècle encore, en grande partie sous l'impulsion de Joseph Needham
(Cambridge), que l'Occident prend vraiment connaissance des mathématiques,
et plus largement des sciences et des techniques, que la Chine avaient
développées par le passé. Enfin, toujours au XXe
siècle, des continents entiers de la mathématique produite
en arabe au Moyen Age sont ressortis du fin fond des bibliothèques,
et Roshdi Rashed* a beaucoup uvré pour les porter à
la connaissance des chercheurs contemporains.
Sans qu'il soit nécessaire de poursuivre l'énumération
de la masse de matériaux et de faits nouveaux que les historiens
ont dégagés au cours du siècle dernier, on comprend
combien les conceptions du passé des mathématiques héritées
du XIXe siècle s'en trouvent mises
à mal. Comment peut-on encore parler de Renaissance en mathématiques,
quand l'Europe ne faisait que marcher sur les traces des savants arabes
du Moyen Age ? Et comment parler de Moyen Age obscur quand les mêmes
mathématiciens arabes s'avèrent avoir à l'époque
ouvert des chantiers qu'on croyait caractéristiques de l'Europe
moderne ? Pourtant ces idées perdurent, indice de ce qu'elles jouent
un rôle dans le monde d'aujourd'hui. Éclairer par une analyse
socio-politique la solidarité entre des représentations
du passé et des enjeux contemporains,
cette tâche qui
incombe aux historiens est essentielle pour nos sociétés.
Quelle représentation autre pourrait servir de cadre aux
recherches du XXIe siècle sur
les mathématiques du passé ?
Une première constatation s'impose : les différentes
sociétés anciennes qu'il nous est donné d'observer
ont élaboré diverses manières de " faire des
mathématiques ", des conceptions du réel mathématique
distinctes. C'est d'ailleurs une invitation à constater la variété
des pratiques mathématiques qui ont cours dans nos sociétés
elles-mêmes.
Second point : dans des textes, produits par ces diverses traditions,
où une lecture mathématique reconnaîtrait le même
concept d'aujourd'hui (par exemple, une équation), une analyse
historique plus fine distingue des objets différents. Voilà
un matériau intéressant pour penser à la nature des
êtres mathématiques. Un matériau que seule une analyse
conceptuelle informée peut élaborer, là où
la lecture rétrospective du mathématicien, écrasant
les différences, masque la variété culturelle des
mathématiques. La perte en serait double : on manquerait à
voir comment des pratiques différentes des mathématiques
se sont imprimées dans les concepts et les résultats qu'elles
produisent. Mais, et surtout, voyant partout le même, on se priverait
des moyens de restituer l'apport de milieux variés à l'histoire
des mathématiques.
Troisième point : ce n'est pas seulement pour contempler
la diversité concrète de formes qu'un objet mathématique
a pu revêtir par le passé que cette distinction doit se faire.
L'identification de ces différentes formes est nécessaire
pour écrire l'histoire de la constitution du savoir mathématique
contemporain : dans le cas des équations, évoqué
plus haut, c'est par une suite de synthèses survenues entre des
concepts distincts élaborés dans des sources babyloniennes,
grecques, chinoises, arabes, que l'objet équation, tel qu'on
le connaît, fut produit. Deux conclusions s'ensuivent. Tout d'abord,
certains objets fondamentaux des mathématiques d'aujourd'hui ont
été constitués par l'articulation de concepts différents
de ce qui fut par la suite construit comme même. Ensuite, ce n'est
qu'en ayant séparé les divers ingrédients et en ayant
restitué la multiplicité de leurs origines, que l'on peut
appréhender la dynamique réelle des savoirs.
Nos sources appellent donc à renoncer à une conception
linéaire, simplement cumulative, purement occidentale, du passé
des sciences, au profit d'une représentation autre : une représentation
qui donnerait toute leur place aux pratiques, aux productions mathématiques
des sociétés et des milieux les plus divers, une représentation
qui mettrait en valeur comment objets et résultats modernes sont
tissés d'ingrédients venant d'un peu partout de la planète.
Élaborer de telles conceptions du passé qui montrent comment
s'articulèrent les apports des diverses communautés dans
la formation de nos savoirs, ce n'est pas seulement rendre justice à
ce que nous apprennent les sources mises au jour au XXe
siècle. Ce n'est pas seulement se mettre en position de réfléchir
aux processus qui ont présidé à la constitution du
savoir moderne. C'est également élaborer une histoire des
mathématiques appropriée pour le monde contemporain.
Références :
- CNRS-Info, n° 371, 02/99, pp 9-10. Algorithmes et démonstrations
en Chine ancienne.
- K. Chemla. De la synthèse comme moment dans l'histoire des
mathématiques. Diogène, 160, 1992, p. 97-114.
- K. Chemla. Algebraic Equations East and West until the Middle Ages.
In : K. Hashimoto et al. (éds), East Asian Science : Tradition
and Beyond, Kansai University Press, Osaka, 1995, pp. 83-89.
- Otto Neugebauer. The Exact Sciences in Antiquity. Seconde édition,
Brown University Press, 1957, republiée à New York, par
Dover Publications, 1969. Traduction française (P. Souffrin)
: Les sciences exactes dans l'Antiquité, Arles, Actes
Sud, 1990.
- Joseph Needham. Science and Civilisation in China. Cambridge
University Press, 7 volumes, 1954.
- Roshdi Rashed. Sharaf al-Din al-Tusi : uvres mathématiques.
Algèbre et géométrie au XIIe siècle.
2 tomes, Paris, Les Belles Lettres, 1986.
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