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La
turbulence intervient dans les situations les plus diverses : mouvements
de l'atmosphère, prévisions météorologiques,
formation des galaxies dans l'Univers primitif, évacuation de la
chaleur produite par les réactions nucléaires à l'intérieur
du Soleil, écoulements autour des automobiles et des avions, circulation
sanguine etc. Il s'agit d'un sujet très fondamental, intéressant
à la fois les mathématiciens, les physiciens et les astronomes,
avec de nombreuses ramifications pratiques en météorologie,
ingénierie, médecine et même en finance : les techniques
d'analyse et les modèles utilisés pour étudier les
tourbillons dans une soufflerie servent parfois pour les fluctuations
des marchés boursiers.
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Léonard de Vinci fut le premier à utiliser le mot
turbulence (ou turbolenza) pour décrire les mouvements
complexes de l'eau ou de l'air. En examinant les sillages turbulents
derrière des obstacles placés dans un écoulement,
il découvrit trois étapes clés : la turbulence
est engendrée près de l'obstacle ; ensuite, on observe
des tourbillons qui subsistent assez longtemps ; enfin, la turbulence
disparaît loin de l'obstacle. Ce n'est qu'au début
du XIXe siècle que Claude
Navier put écrire les équations de base décrivant
l'évolution de la vitesse du fluide turbulent avec le temps.
Les équations précédemment écrites par
Leonhard Euler pour un fluide idéal devaient être complétées
par un terme de diffusion prenant en compte la viscosité
du fluide.
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Figure
: concentration d'un scalaire passif transporté par
un écoulement turbulent bi-dimensionnel du type que
l'on trouve dans l'atmosphère et l'océan,
simulé numériquement sur une grille 2048 x
2048. Le scalaire est fortement intermittent et possède
des propriétés d'échelle "anomales"
qui ne peuvent être prédites par l'analyse
dimensionnelle. Concentrations les plus faibles en bleu
et les plus fortes en jaune.
© A. Celani, A. Noullez et M. Vergassola, observatoire
de la Côte d'Azur, laboratoire G.D. Cassini, UMR 6529
; simulations à l'IDRIS, CNRS
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Quelques décennies
plus tard, Adhemar de Saint-Venant remarqua qu'un écoulement turbulent,
par exemple dans un canal de grande largeur, possède une viscosité
"effective" beaucoup plus élevée que celle d'un
fluide laminaire comme on en trouve dans un capillaire. Le transport turbulent
de quantité de mouvement, de chaleur et de polluants, peut être
de 3 à 15 ordres de grandeur plus efficace que ce que prédit
la théorie cinétique de Maxwell pour le transport laminaire.
Ainsi, sans la turbulence, la pollution urbaine persisterait pendant des
millénaires, la chaleur produite par les réactions nucléaires
dans les étoiles ne pourrait pas s'en échapper sur une échelle
de temps acceptable et les phénomènes météorologiques
deviendraient prévisibles à très long terme.
La
modélisation du transport turbulent a été vite perçue
comme un défi important à relever, et l'est encore à
ce jour. Joseph Boussinesq, élève de Saint-Venant, introduisit
le concept de "longueur de mélange". Il supposa que le
transport d'éléments fluides résulte d'une promenade
aléatoire dans laquelle chaque pas est comparable en longueur à
la taille des tourbillons. Depuis, d'autres modèles bien plus perfectionnés,
adaptés aux écoulements complexes (par exemple en aéronautique),
ont été développés par Ludwig Prandtl, Andreï
Kolmogorov, Brian Spalding (grâce à de substantiels progrès
théoriques et expérimentaux en turbulence1).
Un
des défis majeurs actuels est la turbulence développée,
associée aux grands nombres de Reynolds, un paramètre sans
dimension qui caractérise le rapport des forces d'inertie et des
forces visqueuses. La viscosité moléculaire n'intervient
alors qu'à des échelles bien plus petites que celle des
instabilités qui causent la turbulence. Une vision cohérente
de la turbulence développée commence à émerger
vers le milieu du XXe siècle (travaux
de Lewis Fry Richardson, Andreï Kolmogorov, Lars Onsager, etc.).
Il est postulé que les solutions des équations de Navier-Stokes
(voir également texte "Simulation numérique de la turbulence"),
qui décrivent les propriétés hydrodynamiques du fluide,
ont dans un sens probabiliste la même invariance d'échelle
que les équations elles-mêmes. Par exemple, la moyenne de
la différence de vitesse sur une certaine distance, élevée
à la puissance p, devrait varier comme cette distance élevée
à une puissance dont l'exposant est proportionnel à p.
Dans cette vision "autosimilaire" de la turbulence, les divers
exposants sont déterminés par une simple analyse dimensionnelle
sans qu'il soit nécessaire de résoudre les équations
de Navier-Stokes. Des expériences et des simulations numériques
ont montré que l'invariance d'échelle supposée est
en fait brisée et que la turbulence développée est
"intermittente" : l'activité turbulente est de plus en
plus localisée quand on observe des échelles de plus en
petites et se comporte comme les ramifications fractales d'un brocoli.
Les exposants précités ont des valeurs "anomales"
non prévues par l'analyse dimensionnelle ; en revanche, ils sont
universels, indépendants de la façon dont la turbulence
est produite2.
Pendant
des années, cette intermittence n'a été décrite
qu'à travers des modèles phénoménologiques
ayant peu de contact avec les équations de la mécanique
des fluides. Les premiers modèles ont été développés
vers 1960 par l'école de Kolmogorov. Le concept moderne de "multifractale",
introduit par Giorgio Parisi et l'auteur dans les années 1980,
permet de décrire l'intermittence à défaut de l'expliquer.
En 1994, Robert Kraichnan prédit que l'intermittence et les lois
d'échelle anomales sont présentes dans un problème,
régi par une dynamique linéaire, le problème du "scalaire
passif". Un exemple type est un polluant transporté par un
écoulement turbulent " synthétique " dont le champ
de vitesse est choisi délibérément invariant d'échelle
et donc dépourvu lui-même d'intermittence. Le champ transporté
devient néanmoins très fortement intermittent comme le révèlent,
par exemple, des simulations numériques (voir
figure).
Cette
prédiction a été, depuis peu, confirmée et,
pour la première fois, on dispose d'une véritable théorie
de l'intermittence capable de prévoir les valeurs anomales des
exposants. La théorie utilise des outils mathématiques empruntés
à la théorie quantique des champs. Les exposants anomaux
ont pu être calculés par des théories perturbatives
dans lesquelles le petit paramètre est lié, soit au degré
d'irrégularité du champ des vitesses3,
soit à la dimension de l'espace4.
Quant au régime non perturbatif, il a pu être analysé
par une méthode de Monte Carlo Lagrangienne5.
L'extension
de telles idées au problème complet et non linéaire
de la turbulence fait l'objet de recherches très actives. Les optimistes
espèrent une solution pour bientôt. Mais de nombreuses années
peuvent encore être nécessaires pour comprendre toute la
complexité de la turbulence, question qui défie les physiciens,
les mathématiciens et les ingénieurs depuis au moins un
demi millénaire.
Ce texte est une
adaptation autorisée de : Uriel Frisch. Turbulence nears a
final answer. Physics World. Vol. 12, décembre 1999, "Millenium"
issue, p. 53.
1
Contributions de Lord Kelvin, Osborne Reynolds, Geoffrey Ingram Taylor,
Jean Leray, Theodor von Kármán, etc.
2
Travaux de Roberto Benzi, Benoît Mandelbrot, Steven Orszag, Patrick
Tabeling, etc.
Travaux de :
3 Krzysztof Gawedzki et Antti Kupiainen ; Boris
Shraiman et Eric Siggia.
4 Mikhail Chertkov, Gregory Falkovich, Vladimir
Lebedev et Igor Kolokolov.
5 Andrea Mazzino, Massimo Vergassola et l'auteur.
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