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L'état d'avancement des sciences de la vie est-il dû peu
ou prou aux mathématiques ? L'"ère génomique"
que nous traversons est plus que jamais marquée par une pratique
effrénée d'accumulation de faits et de déduction
qualitative. Pourtant, le séquençage des biomolécules
et la description des mécanismes régissant leurs interactions
ne suffiront plus à résoudre le problème global de
l'origine et du maintien de la biodiversité. Cette question fondamentale
de la biologie contemporaine se pose à tous les niveaux d'organisation
du vivant, du gène à l'écosystème, en mettant
en jeu des populations en interaction : réplicateurs organiques
en concurrence pour les ressources chimiques du milieu, particules virales
et cellules immunes s'affrontant au sein d'organismes plus complexes ;
groupes d'individus sociaux constamment mis au défi par l'attaque
d'organismes parasites ; communautés autochtones secouées
par l'introduction d'espèces invasives. Cette structure organismes-environnement
qui constitue l'"objet écologique" se retrouve à
tous les niveaux du vivant. Pour comprendre la dynamique d'un système
de populations en interaction dans un environnement lui-même changeant,
la description réductionniste et l'argumentation verbale ne suffisent
plus. Un cadre théorique, mathématique, devient indispensable
à l'interprétation des faits et à l'exploration de
phénomènes écologiques sur des échelles de
temps et d'espace d'accès expérimental difficile.
Coexister dans le temps et dans l'espace
Les principes de l'assemblage des communautés d'espèces,
soumis aux règles de la concurrence, de la prédation, du
parasitisme et du mutualisme, sont aujourd'hui entièrement repensés.
Les équations différentielles de Lotka et Volterra ne peuvent
décrire l'interaction de populations qu'"en moyenne"
sur l'espace occupé. Leur simplicité, certes séduisante,
occulte les effets souvent considérables de la localisation géographique
précise des individus et de leur mobilité. Fluctuations
locales et corrélations spatiales ne sauraient plus être
négligées pour énoncer les règles de la coexistence
et de l'exclusion des populations naturelles. La description mathématique
de populations en interaction s'élabore désormais à
partir de principes démographiques de base, opérant à
l'échelle individuelle et locale, pour parvenir à une description
"macroscopique" dont les variables se définissent dans
le temps et dans l'espace. Toute la difficulté mathématique
tient à ce "changement d'échelle" dans la description
du système. Si les modèles de la physique peuvent aider
à l'abord du problème, les analogies se révèlent
vite insuffisantes et le biologiste théoricien ne peut se dispenser
de mettre au point les concepts et techniques mathématiques propres
à son objet d'étude.
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Figure
1 : simulation de la dynamique adaptative d'un trait morphologique
quantitatif, par exemple la taille corporelle à l'âge
adulte. Le temps est en abscisse, le trait en ordonnée. La
couleur code la fréquence de la valeur du trait à
chaque instant, du rouge (haute fréquence) au bleu (basse
fréquence). Sous l'effet de pressions de sélection
induites par l'écologie du système, la dynamique adaptative
converge dans une première phase vers un point de ramification,
à partir duquel deux espèces se différencient.
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Des
interactions écologiques à l'origine des espèces
Au cours des dix dernières années, des travaux
expérimentaux d'importance majeure ont fait tomber le mythe qui
plaçait les processus de l'écologie et de l'évolution
sur des échelles de temps quasi incommensurables. Qu'il s'agisse
d'oiseaux, de poissons ou de lézards, quelques générations
suffisent pour qu'une population réponde à la modification
de son environnement par un changement "héritable",
codé génétiquement, de la morphologie ou de la démographie
des individus. C'est dans ce contexte empirique que la théorie
des "dynamiques adaptatives" a vu le jour au début des
années 1990. Le processus de l'évolution darwinienne y est
décrit comme une marche aléatoire sur l'ensemble des phénotypes,
dont chaque pas est gouverné par l'écologie du système.
Cette approche se distingue de la génétique des populations
classiques où la valeur sélective est une fonction donnée
d'avance. Ici, la valeur sélective d'un phénotype mutant
est déterminée par la capacité d'invasion de ce phénotype
dans la population établie. Les pressions de sélection,
d'origine écologique, se modifient donc à mesure que la
population évolue. L'une des prédictions les plus spectaculaires
de cette théorie concerne l'origine des espèces (figure
1) : l'interaction des processus écologiques et évolutifs
peut conduire une population à se différencier en plusieurs
espèces, sans l'intervention des facteurs extérieurs traditionnellement
invoqués, comme l'isolement géographique de populations
locales.
Vers de nouvelles mathématiques
La théorie des dynamiques adaptatives s'inscrit dans
la descendance directe des applications de la théorie des jeux
à la biologie. Mais les notions de stabilité sont bien distinctes
des concepts classiques et propres à la motivation biologique sous-jacente.
Les modèles d'interactions spatialisées évoqués
plus haut engendrent eux aussi de nouvelles classes d'équations
aux dérivées partielles, simples dans leur formulation et
riches dans leurs propriétés. Dans ce contexte spatial,
la définition et la mesure de la valeur sélective d'un phénotype
peut se ramener à l'étude de la dynamique de populations
organisées en spirales complexes (figure 2). Ce ne sont là
que quelques exemples récents qui suggèrent la grande fertilité
de l'écologie en métaphores et problèmes mathématiques
inédits.
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Figure
2 : distribution spatiale en spirales de six espèces
(une couleur par espèce) interagissant selon une chaîne
mutualiste (l'espèce 1 aide l'espèce 2 qui aide l'espèce
3, etc.) et mises en présence d'une espèce parasite
(qui exploite l'aide d'une espèce sans apporter d'aide en
retour ; en noir). La résistance de la communauté
des six espèces à l'invasion par le parasite dépend
de la vitesse de rotation des spirales qui structurent la distribution
de chaque espèce, et du lieu d'introduction du parasite.
Chaque ligne montre trois images instantanées d'une même
communauté : sur la première ligne, le parasite est
éliminé ; sur la deuxième ligne, le parasite
coexiste avec quatre espèces ; sur la dernière ligne,
le parasite déstabilise l'ensemble de la communauté.
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