Décès de Paul-Émile Victor, pionnier de la recherche polaire française moderne


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Paul-Emile Victor est décédé le 7 mars 1995, à l’âge de 87 ans. Souvent considéré comme un exemple d’amitié, de courage et de tolérance, PEV comme disent ses proches, a aidé toute une génération de chercheurs, ingénieurs et techniciens, dont beaucoup ont travaillé ou travaillent encore au CNRS, à réaliser leur rêve polaire et à dévoiler une partie des secrets que renferment ces grands «déserts blancs» que sont l’Arctique et l’Antarctique. Lors de l’hommage qui lui a été rendu par les «anciens polaires» le 19 mars au siège des Expéditions Polaires Françaises à Paris, nombreux sont ceux qui, habités par «l’esprit EPF», parlèrent de lui avec émotion pour rappeler ses qualités : pêle-mêle, c’était un meneur d’hommes doué d’un charisme extraordinaire, un humaniste, un agitateur d’idée, un homme de science (ethnologue) avant de devenir un animateur scientifique, un défenseur de l’environnement, un homme habité par le sens de l’Etat, bref... un honnête homme.

Né à Genève le 28 juin 1907 dans une famille bourgeoise établie à Lons-le-Saunier (Jura) où son père dirige une fabrique de pipes et de stylos, Paul-Emile Victor -de son vrai prénom Paul-Eugène- connaît une enfance heureuse. Ses parents lui inculquent un goût de l’ailleurs, du voyage et de la découverte ; il reçoit une éducation rigoureuse, mais pas rigide, dominée par le sens du travail et de la responsabilité. Il «dévore» les romans d’aventure, notamment polaire, ainsi que la revue L’Illustration dont il découpe et classe avec une «précision méthodique» les articles à caractère ethnographique. Il manifeste un goût et un don pour le dessin, fait du scoutisme et aime les lettres : ce qui poussera son père à lui conseiller d’entreprendre des études... scientifiques. Après un baccalauréat math-élem-philo, il acquiert une formation à la fois scientifique et technique, ce qui est rare pour l’époque, et laisse déjà présager d’un esprit original et ouvert : ingénieur de l’Ecole centrale de Lyon (1928), élève-officier à l’Ecole nationale de navigation maritime à Marseille, officier dans la Royale pendant son service militaire, licencié ès sciences (mathématiques, minéralogie-cristallographie), titulaire du brevet de pilote français (1931) et diplômé de l’Institut d’ethnologie du Musée de l’homme de Paris (1933). Il passera également des certificats de licence de Lettres.

En 1934, soutenu par Paul Rivet, directeur du Musée d’ethnographie du Trocadéro, il contacte le commandant Charcot qui accepte de l’embarquer sur le Pourquoi pas ? et de le déposer au Groenland pour la première expédition polaire qu’il organise avec Robert Gessain, médecin-anthropologue, Fred Matter, cinéaste et Michel Perez, ingénieur chimiste et géologue.

En 1936, il traverse à pied et en traîneaux à chiens le Groenland, d’ouest en est, avec Gessain, Perez et Eigil Knuth, un archéologue danois. Il hiverne une deuxième fois, adopté par une famille eskimo dont il apprend la langue et dont il partage toute la vie quotidienne pendant quatorze mois : il pratique, sans y avoir été préparé, une ethnologie participante. Il rapporte une collection d’objets quotidiens -près de quatre mille pièces- qui constituent aujourd’hui le fonds des Ammassalinuit au Musée de l’homme. En 1938 et 1939, il fait un séjour en Laponie en compagnie des médecins-biologistes Raymond et Michel Latarjet.

Durant la guerre, il rejoint les Etats-Unis et s’engage comme simple soldat dans l’US Air-Force. Nommé officier, il est instructeur à l’Arctic Training School puis, en tant que pilote et parachutiste, entraîne les escadrilles de Search and Rescue pour le Grand Nord. Il met au point et développe les techniques de parachutage polaire et, fin 1944, commande l’escadrille de recherche et sauvetage chargée du nord de l’Alaska.

Le 28 février 1947, le Conseil des ministres, grâce à l’intervention du ministre de l’Economie André Philip, «accepte le principe de l’envoi d’expéditions polaires françaises dans l’Arctique et dans l’Antarctique» et charge PEV de «la préparation de ces expéditions». Les Expéditions Polaires Françaises-Missions Paul-Emile Victor sont nées.

Pendant presque trente ans, de 1947 à 1976, PEV dirige les EPF. Il s’implique personnellement dans les campagnes groenlandaises, de 1948 à 1953, puis dans les Expéditions glaciologiques internationales au Groenland, de 1957 à 1960 et de 1964 à 1968. Il confie les premières expéditions en Terre-Adélie à André Liotard et à Michel Barré, officier de marine. Il préside le sous-comité antarctique de l’Année géophysique internationale dont les trois expéditions sur le terrain (1956, 1957, 1958) sont dirigées par Bertrand Imbert, également officier de marine. Cette Année géophysique internationale est à l’origine d’une moisson de résultats scientifiques, comme par exemple la découverte de l’existence de ceintures de particules à haute énergie, piégées dans le champ magnétique terrestre à une altitude d'environ 60 000 km : ce qu'on appelle aujourd'hui les plasmas de Van Allen.

Près de cent cinquante expéditions ont été organisées simultanémen t; parmi celles-ci, PEV en dirige dix-sept en Terre-Adélie et quatorze au Groenland. En tout, c’est quelque quatre à cinq mille hommes, en comptant les équipages d’avions, d’hélicoptères et de bateaux, dont deux mille cinq cents chercheurs, qui participent à ces expéditions. En 1976, il passe le flambeau à ses premiers compagnons, Jean Vaugelade, Gaston Rouillon, Robert Guillard, Christiane Gillet et Jean Rivolier, médecin-physiologiste. PEV participe aux réunions du Scientific Committee on Antarctic Research dont il est le président du groupe de logistique. Il est membre du Conseil consultatif des Terres Australes et Antarctiques Françaises.

Auparavant, dans les années cinquante, PEV fréquente les surréalistes et le Collège de Pataphysique où il rencontre Raymond Queneau, Boris Vian, Jean Cocteau.

Dès 1962, il organise et dirige de multiples activités concernant la défense de l’homme et de son environnement : avec Louis Armand, puis avec Alain Bombard, Jacques-Yves Cousteau, Maurice Herzog, Haroun Tazieff, René Dumont, Jacqueline Auriol, Jacques Debat, Louis Leprince-Ringuet.

En 1977, réalisant le deuxième rêve de son adolescence, il s’installe avec sa deuxième famille en Polynésie française, sur un îlot du lagon de Bora-Bora où il construit sa «sixième cabane». Il y écrit, dessine et peint.

PEV est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, autobiographies, récits d’aventure, mémoires scientifiques et techniques ou livres de vulgarisation. En 1973, l’Académie française lui décerne un prix pour l’ensemble de son œuvre littéraire. Il est Grand-Croix de la Légion d’Honneur et titulaire de nombreuses distinctions étrangères, notamment du Danemark et de Suède.

Les Expéditions polaires françaises vont, grâce à la bienveillance de la mairie de Paris, conserver leur siège parisien et progressivement le transformer en Centre de documentation et de muséologie polaires qui pourrait être inauguré en 1997, à l'occasion du cinquantenaire des EPF.

Pour en savoir plus :

- Paul-Emile Victor. Mémoires et rêves d’un humaniste. Catherine Orphelin. Agep éditeur, 1992.

- La civilisation du phoque. Joèlle Robert-Lamblin. Tome 1, 1988, tome 2, 1992. Editions Raymond Chabaud (cf CNRS-Info n° 282 du 15/3/94).

- Chants eskimos d’Ammassalik. Catherine Enel et Elisa Maqe. Editions Meddelelser Om Grönland, 1991.

• Une exposition intitulée «60 ans de recherches françaises à Ammassalik» s'est tenue en juillet 1994 au Groenland.