L'Europe et toutes ses migrations


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Tous les pays d'Europe, y compris ceux du Sud et de l'Est, sont aujourd'hui confrontés au problème de l'immigration et, corollairement, à celui de l'intégration des immigrés. L'Europe et toutes ses migrations, ouvrage collectif réalisé sous la direction de Catherine Wihtol de Wenden et Anne de Tinguy, chercheurs au Centre d'études et de recherches internationales (CERI, CNRS-FNSP (1)), a choisi de prendre le parti du réalisme : qu'on le veuille ou non, l'immigration est appelée à se poursuivre. C'est à partir de ce constat que les auteurs passent en revue les grands problèmes que cette situation pose à tous les pays européens.
L'arrêt du recrutement massif de main d'œuvre étrangère dans la plupart des pays d'Europe occidentale, au milieu des années 1970, s'il a freiné l'immigration, n'y a pas mis un terme. Elle se poursuit aujourd'hui dans toute l'Europe, au travers du regroupement des familles, des flux de réfugiés, de l'immigration clandestine. Mieux, à l'axe traditionnel des migrations Sud-Nord est venu s'ajouter un nouvel axe Est-Ouest. De sorte que tous les pays d'Europe sont aujourd'hui devenus des pays d'immigration : non seulement ceux d'Europe du Sud, Italie, Espagne, Portugal, Grèce, mais même les pays de l'ex-bloc soviétique. Les difficultés économiques aidant, cette immigration persistante tend à devenir une source croissante de tensions sociales : les opinions publiques la vivent de plus en plus à travers des fantasmes de menace et d'insécurité, au point qu'elle risque d'engendrer des dérives politiques dangereuses. Pour tous les pays, la maîtrise des flux migratoires et l'intégration des immigrés sont devenus des défis politiques majeurs, auxquels ils sont plus ou moins bien préparés. La première réponse des États européens a été la fermeture des frontières. Tous semblent aujourd'hui aller dans cette direction. Mais l'opération est loin d'être aisée : les accords de Schengen (2), par exemple, autorisent la libre circulation des personnes sur le territoire de la CEE, déplaçant les contrôles vers les seules frontières extérieures. Or la Méditerranée est bien trop perméable pour que le programme de fermeture soit un objectif réaliste. Concernant l'intégration, les situations sont plus différenciées encore : chaque pays a sa propre conception de la nationalité et de la citoyenneté, ancrée dans sa tradition, et une harmonisation des législations en vue de dispositions communes apparaît pour le moment comme une vue de l'esprit. Les auteurs illustrent leur propos en passant en revue la politique des principaux pays européens face à l'immigration. En France, l'importation de main d'œuvre est en principe arrêtée depuis 1974. Mais l'immigration se poursuit, principalement au titre du regroupement familial et du droit d'asile, au rythme de 100 000 entrées légales par an. Vieux pays d'immigration, la France a pour tradition l'assimilation individuelle des étrangers. Sans être remis en cause, ce modèle s'avère aujourd'hui moins efficace que par le passé, du fait notamment de la crise et du chômage, qui marginalisent une partie des populations immigrées et les incitent à se replier sur elles-mêmes, à se constituer en ghettos. On a ainsi assisté ces dernières années à l'affirmation de cultures communautaires particulières, que des incidents tels que celui dit des "foulards islamiques" mettent de temps à autre en lumière, et qui apparaissent comme autant d'îlots de résistance à la tradition assimilatrice. La Grande-Bretagne, pour sa part, avait une conception de la nationalité fondée sur le seul droit du sol : quiconque était né sur le territoire de l'Empire britannique de père britannique était considéré comme sujet de Sa Majesté et jouissait à ce titre du droit de libre circulation sur le dit territoire. Ce privilège avait été reconduit pour les membres du Commonwealth. Mais devant l'afflux des immigrés arrivant du sous-continent indien et des Caraïbes, les autorités britanniques ont dû se résoudre à instaurer des contrôles. En matière d'intégration, la tradition était ici aussi à l'assimilation. Mais elle s'est trouvée remise en cause par un mouvement de valorisation des cultures ethniques se réclamant de l'antiracisme d'une part et du multiculturalisme de l'autre, et qui a été l'occasion de vifs débats. Au début des années 1980, les minorités ethniques sont entrées en politique, sur le plan local principalement, et il semblerait qu'aujourd'hui, le modèle assimilationniste regagne du terrain.
En Allemagne, le débat porte moins sur l'immigration elle-même, qui demeure importante (un demi-million d'entrées par an, dont la moitié environ d'Allemands de souche en provenance de l'Est), que sur l'intégration. La conception allemande de l'appartenance nationale est fondée sur le droit du sang : on est Allemand par ses ascendants et sa culture. Ceci exclut l'assimilation et la naturalisation des étrangers : ceux-ci sont accueillis, ils peuvent vivre côte à côte avec les nationaux et jouissent de droits étendus, mais ils restent séparés. Jusque dans les années 1980, ce modèle a fonctionné sans difficultés majeures. Mais la crise et le chômage ont provoqué une réaction xénophobe qui a contraint les autorités à s'interroger. Les sociaux-démocrates ont opté pour l'intégration, tandis que les conservateurs s'en tenaient au développement séparé. Le débat a finalement débouché sur un compromis, aux termes duquel il a été convenu de restreindre l'immigration, mais d'ouvrir le droit à la naturalisation. L'Italie, quant à elle, est un ancien pays d'émigration devenu pays d'immigration - clandestine pour une part importante, en raison de la faiblesse de l'État et aussi de la place considérable tenue dans l'économie italienne par le secteur informel. Or elle n'était pas préparée à ce renversement des rôles et a du mal à l'assumer : c'est seulement dans les années 1980 qu'ont été adoptées les premières lois sur l'immigration et l'intégration des immigrés. Mais elles sont très inégalement appliquées car l'administration centrale, en matière d'intégration, préfère laisser l'initiative aux régions, à l'Église et, en dernière analyse, aux immigrés eux-mêmes. Dans les pays de l'Europe de l'Est également, l'immigration est un phénomène nouveau. Il en résulte des flux de population non négligeables. Ils proviennent pour une part de mouvements locaux, provoqués par les bouleversements politiques en cours : Hongrois roumains rentrant en Hongrie, Tziganes quittant la Roumanie, Russes des États périphériques de la CEI (Communauté des Etats indépendants) rentrant en Russie, etc. Mais ils proviennent aussi des pays du tiers monde, surtout là où le marché du travail est actif, comme en République tchèque, en Pologne, en Hongrie. En fait, pour beaucoup de migrants, le séjour en Europe de l'Est n'est qu'une étape sur le chemin de l'Occident. Quoi qu'il en soit, les nouveaux régimes surgis de l'effondrement du communisme ne sont aucunement préparés à gérer cette situation et sont même dans l'incapacité de surveiller leurs frontières. Les populations ont alors le sentiment d'être livrées à des mouvements incontrôlables : la xénophobie gagne rapidement du terrain, surtout là où les difficultés économiques sont grandes, comme en Ukraine et en Russie.
Au total donc, l'objectif d'une "immigration zéro" semble bien être du domaine de l'utopie - du moins tant que les pays développés continueront de respecter le droit d'asile et le droit au regroupement familial et auront besoin d'une main d'œuvre flexible et peu exigeante. Mais le maintien des courants migratoires est de plus en plus mal perçu par les populations. La fermeture des frontières s'avérant peu efficace et l'incitation au retour pareillement, il va falloir rechercher des solutions nouvelles, traiter le problème à la source, en coopérant avec les pays d'origine. Si l'on admet que les mouvements migratoires sont pour l'essentiel le résultat des disparités de développement, peut-être serait-il judicieux, comme certains États européens commencent à l'envisager, de mettre sur pied des programmes d'aide au développement permettant aux candidats au départ de rester dans leur pays. Et sans doute ne serait-il pas inutile d'agir aussi sur les imaginaires : sur la vision mythique de l'Occident qui a souvent cours dans les pays d'émigration, sur la vision catastrophiste de l'immigration qui a souvent cours dans les pays d'accueil. Référence .
Catherine Wihtol de Wenden, Anne de Tinguy [éds], L'Europe et toutes ses migrations, éditions Complexe (Espace international ; 15), 173 pages, 59 F.
Cette collection est une collection du CERI.
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