Les grandes fortunes en France


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Qui dit " grandes fortunes " ne dit pas seulement argent. Au-delà de leurs dimensions économiques, les fortunes, lorsqu'elles sont anciennes, sont aussi synonymes de culture et de sociabilité. Elles se trouvent au sein de réseaux très denses, familiaux et extra-familiaux, aux ramifications internationales et aux échanges intenses, si bien qu'elles sont en quelque sorte mises en commun. Les formes de richesse se cumulent donc : plus on est matériellement riche, plus on a de chance d'être un familier de l'univers des biens de culture et de posséder tableaux et meubles précieux. Au sein des familles de l'aristocratie et de la bourgeoisie ancienne, les patrimoines sont largement partagés à travers les usages multiples de la sociabilité. Les fortunes elles-mêmes sont gérées sous des formes collectives. Si bien que les grandes familles constituent une véritable confrérie, consciente de ses intérêts communs et de la solidarité objective d'une classe qui ne saurait durer et se reproduire sans la vigilance de chacun au bénéfice de tous. Entretiens avec de grandes familles et observations en Ile-de-France, à Bordeaux, sur la Côte d'Azur, à Deauville et à Arcachon, à Monaco, à Saint-Tropez et en Suisse, dans les châteaux et les villas balnéaires aussi bien que dans les appartements des quartiers privilégiés, recours aux informateurs les plus divers, des directeurs de palaces aux gestionnaires de fortunes privées, tout met en évidence le caractère cumulatif des fortunes, dans la variété de leurs formes et à travers la mise en commun de ressources qui, dans cette quasi collectivisation paradoxale, touchent presque à l'infini. Cette recherche menée par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, chercheurs au CNRS (Centre de sociologie urbaine, Institut de recherche sur les sociétés contemporaines, IRESCO), est publiée dans un livre qui paraît début janvier : Grandes Fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (Payot).
Quelles sont les grandes fortunes, quelles sont les familles qui disposent des patrimoines les plus élevés ? Y a-t-il bien transmission ? Les familles aujourd'hui les plus fortunées le sont-elles depuis plusieurs générations ? Supposer que l'argent donne aussi du talent, c'est supposer qu'il donne les moyens, moraux et intellectuels, de maintenir la lignée. Faire fortune porterait alors en soi l'obligation de transmettre et les moyens de satisfaire à cette obligation. Plusieurs auteurs, en se basant sur les palmarès des familles les plus riches, publiés par la presse, ont conclu à un renouvellement rapide de la fortune en observant que les listes ne contenaient que très peu de patronymes des célèbres " deux cents familles ". Mais il y a là un " effet palmarès " qui cache le phénomène plus profond et plus permanent de la transmission. En effet les premiers classés représentent des fortunes dont la constitution est récente, d'autant plus considérables qu'elles n'ont pas été partagées entre les héritiers sur plusieurs générations.
En fait l'idée même de l'existence de dynasties fortunées dérange. L'idéologie méritocratique, qui suppose la probabilité de la réussite individuelle, rassure, car elle ouvre, au moins dans l'imaginaire social, l'univers des possibles. A contrario l'existence de dynasties fait pressentir ou plutôt redouter l'accumulation d'autres formes de capitaux, de biens culturels et de pouvoirs symboliques.
Certes les grandes fortunes sont caractérisées par l'importance des valeurs mobilières. Plus le patrimoine est élevé, plus il est un patrimoine de rapport, dont le but est de fournir une partie des ressources des ménages. Mais patrimoine de jouissance et patrimoine de rapport ont partie liée. Des propriétés multiples en France et à l'étranger ne peuvent se concevoir sans l'existence de revenus conséquents permettant de faire face aux charges inhérentes à ces biens : Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), entretien, gardiennage, assurances : être riche coûte cher. L'engrenage de la fortune est inéluctable : la fortune appelle la fortune. Non seulement les grandes fortunes ne sont réparties qu'entre quelques mains, mais encore elles sont fortement concentrées dans l'espace, à la faveur notamment de la région Ile-de-France. Cette concentration, en favorisant les contacts, est un facteur d'accumulation d'autres formes de capital, le capital social bien sûr, mais aussi le capital culturel, scolaire ou symbolique. La richesse des autres rejaillit sur chacun et a un effet démultiplicateur sur les richesses individuelles. On est plus riche au voisinage des plus riches, le rapprochement spatial ayant pour effet d'exacerber les potentialités de chacune des fortunes considérées isolément.
La richesse, au moins pour durer et se transmettre, doit s'enraciner dans des relations sociales avec le groupe des pairs, mais également avec toutes les catégories de la population. Il n'est pas de château sans fief, sans ces relations faites de dons et de contre-dons entre le châtelain et les villageois (1).
L'enquête prend en considération les effets de cumulativité de ces patrimoines de jouissance partagés et échangés. Dans un entre-soi toujours renouvelé, les membres de la haute société fréquentent les mêmes lieux dans un chassé-croisé au rythme variable selon les saisons, l'âge ou les obligations professionnelles, mais toujours à un rythme soutenu. Cette collectivisation ne se limite pas au cadre étroit de Paris. Le château, le yacht, le chalet sont autant de lieux d'épanouissement de cette vie de relations. Or ces excroissances des beaux quartiers peuvent être situées au-delà des frontières. Si le château est en général sur le sol national, il en va autrement pour le chalet, qui se trouvera en Suisse ou en Autriche. Le palais tunisien, la villa à Marrakech ou à Marbella, l'estancia argentine, sont des formes du patrimoine familial qui sont mobilisées pour cette vie de sociabilité dont l'intensité est proportionnelle à l'importance sociale.
Cette internationalisation du patrimoine des grandes familles s'accompagne d'une " cosmopolitisation " de la culture. Les grands collèges suisses, le collège de Sion à Saõ Paulo, l'école des Roches à Verneuil-sur-Avre, font l'objet d'une présentation détaillée. Les biens immobiliers, les objets de luxe comme le mobilier de style, les arts de la table, les vieux livres, la haute joaillerie, les sculptures ou les tableaux vont de pair avec un langage et une culture spécialisés qui permettent de comprendre et d'apprécier les techniques mises en œuvre dans leur réalisation. Aussi les membres de ces familles évoluent-ils dans les ventes aux enchères, chez les antiquaires ou dans les galeries d'art avec l'aisance que donnent compétence et érudition. Ces savoirs, à la fois techniques et culturels, liés aux objets de luxe et aux objets d'art, sont transmis au sein de la famille par cette familiarisation insensible dont bénéficient ceux qui grandissent dans de véritables musées.
Mais certains espaces, comme des stations balnéaires ou des stations thermales à l'origine très chic, peuvent être menacés par les bénéficiaires des congés payés et de la Sécurité sociale. Deauville et Enghien-les-Bains sont analysés de ce point de vue. La dévalorisation des espaces chic est moindre dans le cas d'un urbanisme concerté dès le départ comme à Maisons-Laffitte, au Vésinet ou dans les parcs de Saint-Tropez. Les familles de la haute société y interviennent au niveau institutionnel et règlementaire avec les cahiers de charges et les plans d'urbanisme qui s'en inspirent. Le pouvoir social donne un pouvoir considérable sur l'espace.
Héritiers de lignées prestigieuses, aristocrates fortunés et grands bourgeois de vieille souche doivent plus à leur héritage qu'à leurs mérites. Mais un héritage se mérite. Il faut porter le nom qui vous échoit, et il est d'autant plus lourd à porter qu'il est plus riche de valeur symbolique. Le respect des ancêtres, le devoir de transmettre à son tour, le fait de se vivre comme le maillon d'une lignée, de se sentir n'être que l'usufruitier de biens qui, au fond, ne vous appartiennent pas, dont vous n'êtes que le dépositaire, tout cela ne se vit pas spontanément sur le mode de l'évidence et doit s'apprendre : la croyance dans la lignée est indispensable. La famille joue un rôle prédominant dans les inculcations nécessaires pour que le passage du relais puisse se faire. L'existence de patrimoines importants à gérer et à transmettre suppose un tel niveau de formalisation, d'explicitation et de codification que le groupe mobilisé devient classe.
On peut même voir dans l'obsession de la transmission une manifestation de cette volonté de construire continûment la classe. Certes, cela n'est pas vécu dans cette terminologie. Mais il n'existe guère de groupe social suffisamment conscient de lui-même et de ses intérêts pour gérer avec autant de vigilance ses territoires, ses relations et les alliances matrimoniales de ses enfants.

(02/jan/96) 4