Comment les fourmis se préparent à la guerre

(07/03/1996) - Pour des informations complémentaires,
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Les scientifiques se demandaient depuis longtemps pourquoi le nombre des soldats varie d'une colonie à une autre au sein d'une même espèce de fourmis. L'équipe de Luc Passera, Laboratoire d'éthologie et psychologie animale (CNRS-Université Paul-Sabatier, Toulouse) et celle de Laurent Keller, Institut d'écologie de l'Université de Lausanne, viennent de répondre à cette question : les fourmis ajustent le nombre de leurs soldats à l'importance des menaces de conflit qu'elles perçoivent. Ainsi, des sociétés paisibles fabriquent deux fois moins de soldats que des sociétés stressées par le contact permanent de compétiteurs provenant d'une autre colonie. Cette préparation à la guerre pourrait être déclenchée par l'intermédiaire d'un signal odorant échangé entre les fourmis concurrentes, une sorte de molécule de préparation au combat. Ces résultats, obtenus chez la fourmi Pheidole pallidula, amènent un éclairage nouveau sur la façon dont certaines sociétés animales peuvent se préparer à la compétition et ouvrent un large champ d'investigation pour caractériser les signaux qui déclenchent la production de soldats.
Une des grandes étapes de l'évolution est le passage de la vie solitaire à la vie sociale. Chez les fourmis, cette transition s'accompagne d'une division du travail avec, chez de nombreuses espèces, l'apparition d'une caste de soldats, dont la fonction principale est la défense de la colonie. La proportion de ces soldats, dont la tête énorme porte de puissantes mandibules (voir photo), peut varier d'une colonie à une autre. Pourquoi ? Les spécialistes pensaient depuis longtemps que le nombre de ces soldats pouvait être influencé par des facteurs comme le risque de compétition et d'affrontement entre colonies voisines. Mais, jusqu'à maintenant, aucune démonstration de cette hypothèse n'avait pu être apportée. Les équipes de Luc Passera (CNRS-Université Paul-Sabatier de Toulouse) et de Laurent Keller (Université de Lausanne) viennent de publier des résultats prouvant que, dans certaines colonies de fourmis, la production de soldats est directement corrélée aux menaces de guerre perçues par les ouvrières. D'après ces chercheurs, les fourmis menacées émettraient une phérormone particulière, qui activerait la production de soldats dans la colonie.

Pour démontrer que les colonies peuvent réagir au danger potentiel que constitue la présence de colonies proches, les chercheurs de Toulouse et de Lausanne ont utilisé des colonies de la fourmi Pheidole pallidula qu'ils ont désarmées en supprimant tous leurs soldats. Ces colonies ont ensuite été placées dans des conditions de vie différentes. Les chercheurs ont imaginé de faire circuler les fourmis compétitrices dans un tunnel séparé dans sa longueur par une grille. Dans ce cas, des signaux olfactifs peuvent être échangés entre les opposants. Dans une deuxième situation, la grille est remplacée par une cloison étanche empêchant tous contacts. Ces expériences ont permis de montrer que les colonies menacées par la présence de sociétés étrangères élevaient deux fois plus de combattants que leurs homologues non confrontés à ce stress.
Comment s'effectue cette surproduction de soldats ? Les fourmis s'imposent des " sacrifices " quand la survie de la colonie est en jeu : les soldats sont, en effet, obtenus par une suralimentation des larves dont la destinée normale est d'évoluer en ouvrières. Une telle décision alimentaire implique un manque à gagner certain pour la colonie puisqu'un nombre plus faible d'ouvrières sera produit suite à cet important effort de " guerre " que nécessite l'élevage d'énormes soldats.
Il reste maintenant à trouver par quel canal sensoriel ces mêmes ouvrières perçoivent la présence du compétiteur. Les fourmis étant de véritables usines chimiques ambulantes, un message olfactif pourrait être en cause. Des expériences préliminaires suggèrent que ce message pourrait être perçu au cours de contacts antennaires furtifs à travers les mailles du grillage et qu'il serait alors à l'origine de cette remarquable préparation à la guerre chez des fourmis menacées. Référence : - Luc Passera, Eric Roncin, Bernard Kaufmann, Laurent Keller. Increased soldier production in ant colonies exposed to intraspecific competition. Nature, 15 février 1996.
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