Soleil et cancer : UVA, les risques démasqués

12/6/96
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Même si les UVB sont largement responsables des effets nocifs du soleil, les UVA n'en sont pas pour autant inoffensifs, comme viennent de le montrer, pour la première fois sur des cellules humaines, des chercheurs français réunis autour d'Alain Sarasin, CNRS, Villejuif (1). Ces chercheurs ont en effet observé que, pour une dose provoquant une mortalité cellulaire équivalente, les UVA sont au moins aussi mutagènes - donc potentiellement responsables de cancers de la peau - que les UVB. Pour ce faire, ils ont étudié l'effet d'irradiations aux UVA et aux UVB de cellules épithéliales humaines en culture dans lesquelles ils avaient préalablement introduit une construction génétique originale, porteuse d'un gène cible pour la mutagenèse et aisément identifiable. Tous les rayons ultraviolets sont donc, à plus ou moins forte dose, dangereux pour l'intégrité du matériel génétique. Ces nouveaux travaux sur les UVA montrent qu'en se protégeant contre les UVB et en se croyant à l'abri des effets néfastes du soleil, nous sommes en fait insidieusement conduits à nous exposer à des doses tout aussi dangereuses d'UVA. Outre les écrans solaires, ces résultats remettent en question l'usage des lampes à bronzer.

Les rayons ultraviolets (UV) du soleil sont réputés comme le premier facteur de risque pour les cancers de la peau. Les UV qui correspondent à des radiations de longueur d'onde comprise entre 190 et 400 nanomètres (nm) sont subdivisés en trois classes : les UVC de 190 à 280 nm, les UVB de 280 à 320 nm et les UVA de 320 à 400 nm. La majorité des expériences sur les mutations du matériel génétique induites par les ultraviolets a surtout été effectuée avec les UVC,plus agressifs pour les molécules biologiques. Mais cette longueur d'onde, totalement absorbée par la couche d'ozone stratosphérique, n'atteint pas la surface de la Terre. Un nombre beaucoup plus restreint de travaux s'est penché sur les UVB, couramment tenus pour responsables majeurs des cancers de la peau. Les UVA, considérés comme peu dangereux, voire comme de " bons UV bronzant ",composent la lumière émise par les lampes à bronzer. Pourtant un certain nombre de travaux ont suggéré aux scientifiques, notamment à l'équipe d'Alain Sarasin (CNRS, Villejuif) (1), que le danger des UVA était largement sous-estimé. Or ces derniers constituent les neuf dixièmes du rayonnement solaire et ont une bien meilleure aptitude à atteindre les couches basales de l'épiderme.

Si les UVB ont été tenus pour plus nocifs que les UVA c'est qu'ils sont responsables aupremier chef des coups de soleil. Il faut en effet une dose en UVA sept cents fois plus importante qu'en UVB pour tuer une même proportion de cellules. Les analyses réalisées sur des cellules humaines en culture, grÂ;ce à un stratagème expérimental original, par les chercheurs du CNRS ont montré que pour une même mortalité cellulaire, les UVA provoquent dans le matériel génétique un taux de mutation égal ou supérieur aux UVB. Les chercheurs français ont introduit dans des cellules épithéliales humaines en culture un vecteur navette porteur d'un gène, cible pour la mutagenèse et aisément identifiable (le gène bactérien lacZ). Ces cellules ont été irradiées par des doses variables d'ultraviolets A ou B. Dans un premier temps, la mortalité cellulaire a été estimée. Le vecteur navette reproduit dans les cellules survivantes a ensuite été récupéré et transféré dans des bactéries, par ailleurs incapables de réparer normalement les mutations de l'ADN. La présence du gène cible intact provoque une coloration bleue des colonies de bactéries. Si le gène a été muté sous l'action des UV les colonies sont en revanche de couleur blanche. Les chercheurs peuvent ainsi quantifier les mutations provoquées par les UV, en fonction de la dose reçue, et les identifier en faisant ultérieurement une analyse de la séquence du gène cible. Leurs résultats montrent qu'à cytotoxicité égale les UVA sont aussi mutagènes que les UVB et que les types de mutations sont différents entre les deux classes d'ultraviolets.

Quelles sont les conséquences de cette découverte ? Elle impose tout d'abord une extrême prudence quant à l'usage des lampes à bronzer. Mais elle appelle aussi à une réflexion en ce qui concerne l'exposition aux rayons du soleil. Les UVB, réputés dangereux, sont en effet l'objet d'une importante vigilance depuis plusieurs années. Les écrans solaires à fort indice de protection arrêtent aujourd'hui 90 % des UVB et laissent librement passer les UVA. Ils permettent ainsi des expositions prolongées au soleil sans l'alerte physiologique que constituent les érythèmes (les coups de soleil). Dès lors, l'exposition aux UVA s'en trouve considérablement accrue, les calculs des chercheurs du CNRS faisant apparaître une quantité d'UVA au niveau de la peau 360 fois supérieure à celle des UVB. Cela se traduit au niveau de la couche basale de l'épiderme (là où les mutations carcinogènes sont les plus susceptibles de prendre naissance) par un rapport UVA/UVB de l'ordre de 720 (le taux de pénétration des UVA étant deux fois supérieur à celui des UVB). En d'autres termes, en évitant le coup de soleil, les écrans solaires exclusivement anti-UVB favorisent une exposition à des doses d'UVA largement susceptibles de provoquer des mutations dans le matériel génétique et donc de donner naissance à des cancers de la peau.

Référence :

> - Caroline Robert, Bernard Muel, Annie Benoit, Louis Dubertret, Alain Sarasin et Anne Stary, Cell survival and shuttle vector mutagenesis induced by ultraviolet A and ultraviolet B radiation in human cell line, Journal of Investigative Dermatology, avril 1996, 106, 721-728.

(1) Initié et développé principalement par les européens en 1989, le projet du séquençage du génome de la levure a par la suite, bénéficié, pour une certaine partie, de l'aide des Etats-Unis, du Canada et du Japon ; le CNRS ayant coordonné le déchiffrage d'environ 20 % du génome.

(2) A titre de comparaison, le génome humain est de 3,5 milliards de paires de bases, alors que celui de bactéries comme Mycoplasma genitalium et Haemophilus influenzae ne dépasse pas 2 millions de paires de bases.