Du monde quantique au monde macroscopique : la décohérence prise sur le fait
15/12/96
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Les superpositions d'états de la mécanique quantique extrapolées à l'échelle macroscopique conduisent à des absurdités telles que le célèbre " chat de Schrödinger ", à la fois mort et vivant. L'interaction des systèmes macroscopiques avec leur environnement " brouille " très rapidement les superpositions, d'autant plus vite que le système est plus " grand ". La plupart du temps, nous n'observons que le résultat final de cette " décohérence ". L'équipe de Serge Haroche, Jean-Michel Raimond et Michel Brune, du Laboratoire Kastler Brossel (CNRS-Ecole normale supérieure-Université Pierre et Marie Curie) vient de prendre sur le fait, pour la première fois, la décohérence. Avec des atomes et des cavités bien particuliers, ils ont pu réaliser une superposition quantique mésoscopique et étudier, en temps réel, son brouillage. Cette expérience nous aide à comprendre pourquoi les aspects les moins intuitifs de la mécanique quantique ne se manifestent pas à notre échelle.
Un des aspects les plus intriguants de la mécanique quantique
est sans doute l'existence de superpositions d'états. L'état
quantique contient toute l'information sur un système. Il décrit,
par exemple, un atome préparé dans un niveau d'énergie
bien défini ou un électron localisé à une certaine
position dans l'espace. La mécanique quantique est une théorie
linéaire. Cela signifie que toute somme (toute combinaison linéaire)
d'états possibles est aussi un état possible. Un état
quantique peut donc décrire un atome qui est à la fois dans
deux niveaux d'énergie, un électron qui est localisé
à la fois en deux positions distinctes. L'existence de ces "
états superposition " apparaît clairement dans les interférences
quantiques, très similaires aux interférences observées
en optique ou en acoustique. Dans l'expérience des " fentes
d'Young ", réalisée depuis peu avec des atomes, l'atome
" suit " en fait simultanément deux chemins dans l'appareil,
entre source et détection, et la probabilité de le détecter
à tel endroit ou tel autre révèle cette " superposition
".
Aussi étranges que nous paraissent les superpositions quantiques,
elles sont nécessaires pour comprendre le monde microscopique. En
revanche, imaginer leur extension au monde macroscopique conduit souvent
à des absurdités. Schrödinger imagina ainsi un chat
" préparé " dans une superposition quantique de
deux états, le décrivant respectivement vivant et mort. Si
la mécanique quantique autorise, en principe, des chats vivants
et morts, nous savons bien que le monde ne tolère, à notre
échelle, que des chats vivants ou morts. Il existe donc un mécanisme
excluant ces superpositions.
Si l'image du " chat de Schrödinger " ne doit être
prise que comme une métaphore des superpositions quantiques, celles-ci
jouent un rôle essentiel dans la mesure quantique. Une mesure est
une transcription à l'échelle macroscopique (la position
d'une aiguille...) de l'état d'un système quantique. Si des
superpositions quantiques macroscopiques pouvaient exister, on devrait
observer l'aiguille de nos appareils de mesure pointant à la fois
dans toutes les directions correspondant à tous les résultats
possibles, ce qui n'est bien sûr jamais le cas.
Les modèles de " décohérence " permettent
d'expliquer, dans des cas simples, l'absence de superpositions macroscopiques.
Si un petit système (un seul atome) peut être bien isolé
de son environnement, il n'en est pas de même pour un système
macroscopique. Une aiguille (un chat) est très fortement couplé
e
à l'univers, par toutes sortes de mécanismes de friction.
Ces interactions introduisent un " bruit " qui " brouille
" les superpositions quantiques. L'alternative quantique (vivant et
mort) se transforme très rapidement en une alternative classique
(vivant ou mort). Cette transformation, la décohérence, s'effectue
d'autant plus vite que la " distance " entre les états
de la superposition est plus grande. Pour des systèmes microscopiques,
la cohérence quantique peut " vivre " aussi longtemps
que le système lui-même. Pour des systèmes macroscopiques,
le temps de décohérence est si court que l'on ne peut observer
que le produit final : un chat vivant ou mort, une aiguille dans une position
ou une autre. Observer la décohérence, le glissement progressif
d'une superposition quantique à un mélange statistique, impose
des contraintes expérimentales très fortes. Il faut réaliser
l'analogue d'un appareil de mesure avec une " aiguille " très
bien isolée de l'environnement, suffisamment macroscopique pour
que la décohérence se produise, et suffisamment petite pour
qu'elle soit mesurable.
L'équipe de Serge Haroche, Jean-Michel Raimond et Michel Brune,
du Laboratoire Kastler Brossel (LKB), a réussi pour la première
fois à prendre la décohérence sur le fait en perfectionnant
un dispositif déjà utilisé pour obtenir une preuve
très directe de la quantification du champ (1). Ils ont " mesuré
" l'état d'un système quantique, un atome préparé
dans une superposition de deux niveaux d'énergie, avec une aiguille
mésoscopique. Il s'agit d'un champ micro-onde, contenant quelques
photons seulement, stocké dans une cavité supraconductrice
de très haute qualité. La phase du champ joue le rôle
de la direction de l'aiguille (modifier la phase d'un champ c'est modifier
les instants auquel il prend sa valeur maximale), l'amplitude du champ,
le nombre de photons jouant celui de la longueur de l'aiguille. L'équipe
du LKB utilise des atomes très particuliers. Ces atomes sont portés
dans des " niveaux de Rydberg circulaires " de très grande
durée de vie et si fortement couplés au champ qu'un seul
atome présente un indice de réfraction suffisant pour modifier
de façon appréciable la fréquence de la cavité. Un
atome la traversant modifie donc la phase du champ d'une quantité
qui prend des valeurs opposées pour les deux niveaux mis en jeu.
La " direction " finale de la phase " indique " l'état
de l'atome, réalisant un modèle idéal de mesure quantique.
Après cette mesure, l'" aiguille " doit pointer à
la fois dans les deux directions possibles. Très rapidement, cette
superposition quantique évolue, sous l'influence de l'absorption
inévitable du champ dans les miroirs de la cavité, vers une
superposition classique (une direction ou l'autre). En sondant la position
de l'aiguille avec un second atome introduit dans la cavité, l'équipe
du LKB a observé la disparition progressive de la superposition
quantique. Le temps de décohérence est d'autant plus court
que le champ est plus grand (que l'aiguille est plus longue) ou que la
séparation entre les deux phases est plus grande. Les résultats
expérimentaux sont en excellent accord avec les modèles théoriques.
Cette expérience, qui permet de comprendre comment et pourquoi une
superposition quantique ne peut survivre à l'échelle macroscopique,
constitue une première exploration de la frontière floue
entre le monde quantique et le monde classique. Elle devrait être
suivie d'autres incursions, de plus en plus profondes, dans le domaine
mésoscopique, avec des tests de plus en plus sévères
des modèle de décohérence.
Note
(1) cf. CNRS Info 325, 15 Juin 1996
Référence :
M. Brune, E. Hagley, J. Dreyer, X. Maître, A. Maali, C. Wunderlich,
J.M. Raimond et S. Haroche : " Observing the progressive decoherence
of the meter in a quantum measurement ", Phys. Rev. Lett. Sous presse
(1996).