Faire un cadeau est toujours un acte hautement symbolique, contribuant à létablissement ou à lentretien du lien social. Mais dans la société marchande, qui dit cadeau dit argent : une relation étroite sest tissée entre les deux. Cest à cette relation quest consacrée la recherche dAnne Monjaret, sociologue au Centre dethnologie française (CNRS-ministère de la Culture). Comment cette relation est-elle gérée ? Objet et argent sont-ils porteurs de la même signification ? Sont-ils interchangeables ? Le cadeau est-il réductible à sa valeur monétaire ? Réalisée à partir des résultats dune enquête en milieu urbain, cette étude montre que la matérialité du cadeau est nécessaire à la construction et au maintien du lien social. Elle est publiée dans la Revue Ethnologie française qui a consacré un numéro au thème « Les cadeaux : A quel prix ? ».
Objets de fabrication personnelle, objets achetés dans le commerce, titres de transport, bons de voyage... mais aussi argent (chèques, billets), sont autant de formes de cadeaux que lon rencontre dans la société française contemporaine. Si lacte doffrir est supposé gratuit, le cadeau lui, avant dêtre un don, est une monnaie ou un produit qui a une valeur marchande. Anne Monjaret, chercheur au Centre dethnologie française (CNRS-ministère de la Culture), sest intéressée aux usages de largent en milieu urbain au travers des pratiques associées au cadeau dans le cercle familial et dans celui des amis et des relations sociales. Elle a distingué trois sortes de cadeaux : le cadeau-objet, le cadeau-liste (dont larchétype est la liste de mariage) et le cadeau-argent.
Le cadeau-objet a un prix. Ce prix nest pas arbitraire : il existe une relation étroite entre la valeur marchande de lobjet offert et sa valeur affective. Cette relation peut être biaisée - il arrive que le cadeau serve à compenser un manque de présence affective - mais le prix est généralement proportionnel à létroitesse du lien qui unit le donateur et le destinataire. Cela étant, léchelle des prix est très variable : elle peut aller de 0,50 F à 4 000 F, mais elle se situe actuellement autour de 250/300 F en moyenne (1). Mais ce nest là que lun des facteurs qui déterminent le prix. Il y en a de nombreux autres. En premier lieu, évidemment, les moyens du donateur : plus ils sont faibles et plus les cadeaux seront modestes. Toutefois, cette règle nest pas absolue, car le cadeau a aussi une valeur de sacrifice, qui fait quon offre parfois un cadeau au-dessus de ses moyens. Ceci dautant plus que lobjet offert est un moyen de donner une certaine image de soi, avec parfois une part dostentation. Le prix du cadeau obéit aussi à certaines conventions sociales et en particulier à la règle de réciprocité : il doit être approprié à la situation de fortune du destinataire, afin de permettre à celui-ci de le rendre. Si le bénéficiaire se trouve dans limpossibilité de répondre par un contre-cadeau de même valeur, le cadeau le mettra dans lembarras et, au lieu de fortifier la relation sociale, il la compromettra.
Mais le cadeau-objet ne représente pas seulement une quantité dargent, il est porteur dune qualité : il est un objet, qui a été choisi par le donateur. Ce choix a demandé une recherche, un investissement personnel, qui représente un travail plus ou moins long. Cet aspect qualitatif symbolise le lien particulier qui unit les deux parties, il est porteur dun message relationnel précis. Par ailleurs, il a été choisi non seulement en fonction des goûts de son destinataire, mais aussi en fonction de ceux du donateur, réalisant ainsi une sorte daccord de compromis entre les deux, qui symbolise bien leur relation. Enfin, cet objet est plus ou moins durable : il peut être périssable, consommable, ou destiné à rester à demeure en possession de la personne qui la reçu, manifestant ainsi la présence physique du donateur auprès delle.
Du fait de sa charge symbolique, lobjet doit être dégagé de la relative impureté des relations marchandes : le donateur veille autant que possible à faire disparaître son prix. Cependant, dans la perspective du contre-don quil devra faire, le receveur va aussitôt sefforcer dévaluer ce prix, étant donné limportance quil a dans la relation et dans la perspective de la réciprocité. Donateur et receveur vont ainsi se jouer une comédie muette, affectant lun et lautre dignorer la valeur marchande de lobjet, alors quelle leur est constamment présente en arrière-plan. Enfin, dans la mesure où le cadeau se situe dans une perspective de réciprocité, le don est un acte faussement libre : bien que le contre-don ne soit pas obligatoire, le faire ou ne pas le faire signifie adopter une attitude ou une autre par rapport à la relation quil symbolise.
Le cadeau-liste, lui, est apparu en France dans les années cinquante pour encadrer _les cadeaux de mariage, et il sest étendu depuis à dautres cérémonies. On propose aux proches une liste dobjets à prix variés et affichés, lobjectif étant de réunir le maximum dargent. La composition de la liste nest pas purement formelle, elle obéit à des conventions précises comme le choix dobjets " palpables " (le voyage est un cadeau encore rarement choisi). Pour un mariage, le montant moyen est actuellement de lordre de 40 000 F. Ici aussi, le niveau de la participation varie selon le degré de proximité, les revenus, limage quon veut donner de soi, etc. Le prix du cadeau-liste est affiché, ce qui va également à lencontre des conventions traditionnelles. Cette levée du tabou du prix bouleverse les habitudes et introduit une nouvelle manière de gérer les relations, et peut-être un début de remise en cause de léconomie symbolique du cadeau.
Dans la mesure où le don se fait en argent, le système est plus pratique car il épargne aux donateurs un investissement personnel en temps et en efforts de recherche. Mais par là même, il est plus anonyme, et ceci soulève des réticences de la part de donateurs qui souhaitent personnaliser leur don ; sachant que les mariés ne sont pas tenus de prendre les objets de la liste et peuvent au final en choisir dautres (dans la pratique cependant, les mariés respectent souvent la sélection), certains donateurs essaient alors de choisir un objet qui sera, pensent-ils, conservé par le donataire ou décident doffrir un cadeau hors de la liste. Ceux qui utilisent la liste choisissent dattribuer une somme dargent à un objet précis. Le lien social est en effet lié à lobjet quon offre : une simple participation financière na pas la même charge symbolique.
Enfin, le cadeau-argent, quant à lui, implique un lien de grande proximité et ne se pratique guère au-delà des limites de la famille, en dehors des étrennes ou des cadeaux collectifs, par exemple dans un contexte professionnel. Pour le donateur, il représente une sorte de raccourci, qui lui évite de passer du temps à choisir un objet, au risque de se tromper et de ne pas provoquer la réaction souhaitée chez le bénéficiaire. A celui-ci il offre une plus grande liberté, puisquil lui laisse le soin de décider lui-même de lusage quil fera de son cadeau. Mais largent est un médium pauvre en valeur symbolique : il na ni matérialité, ni mémoire. Dans la mesure où le cadeau-argent représente un investissement personnel moindre, il suscite parfois une certaine méfiance, voire une réaction de rejet.
Une solution peut être la transformation du cadeau-argent en cadeau-objet par le bénéficiaire : ceci lui permet de combler partiellement le déficit symbolique du cadeau-argent. Si une telle transformation nest pas opérée, largent réintègre le circuit économique général, dans lequel il disparaît : il na alors été un cadeau quau moment où il a été reçu - en somme, largent serait le plus périssable de tous les cadeaux. Le don dargent peut aussi être pratiqué et accepté comme une forme de la solidarité familiale, particulièrement des générations aînées vers les générations plus jeunes. Mais dune manière générale, la légitimité du cadeau-argent apparaît beaucoup plus limitée que celle des autres formes.
Léconomie du cadeau sinscrit dans un cadre de conventions et de codes qui guident les choix et façonnent les modes relationnels. Léchange de cadeaux continue de se pratiquer dans la société marchande à peu de chose près selon les modalités traditionnelles du don et du contre-don : en dépit de lextension des relations monétaires à tous les aspects de la vie, largent na pas supplanté lobjet. En revanche, lapparition de la formule intermédiaire du cadeau-liste, en mettant fin à la fois au tabou sur le prix et à la matérialité du cadeau, pourrait marquer le début dune transformation des usages sociaux tant du cadeau que de largent.
1 ) Au-delà de 1 000 F, le cadeau, considéré comme onéreux, s'adresse de préférence à des proches.