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Depuis les temps les plus reculés, on qualifie de prophète de malheur celui qui cherche à convaincre l'humanité qu'une ère de grands malheurs est ouverte et annonce l'Apocalypse. À l'inverse du prophète de malheur, le lanceur d'alerte (1) veut déréaliser ce qu'il annonce, éviter que le pire ne se produise, infléchir un processus ou en limiter les dommages. " J'avais prévenu et on ne m'a pas écouté " : c'est sous cette forme que témoignent les lanceurs d'alerte lorsque la catastrophe annoncée a eu lieu. Qui sont ceux qui lancent des cris d'alarme et à quels traitements leurs alertes sont-elles soumises alors que des actions correctrices sont encore possibles ? Par quels processus les alertes se constituent-elles et parviennent-elles, ou non, à provoquer des débats ou des polémiques, accélérer des décisions ou des réformes, modifier des dispositifs ?
L'annonce d'un risque de catastrophe pose deux questions : quelles sont les conditions d'une prise de parole publique dans une société complexe, où démocratie et haut niveau technologique ne s'accordent pas forcément (2) ? Comment s'établissent les différences entre alertes et prophéties, annonces délirantes et raisonnables, dangers relevant de la " santé publique " et dangers jugés inexistants ou incertains ? L'étude des alertes et des inquiétudes durables émanant de personnes ou de groupes uvrant à la reconnaissance d'un danger ou d'un risque par les instances officielles s'inscrit dans une perspective de sociologie pragmatique. En effet, les alertes apparaissent comme de véritables mises à l'épreuve des dispositifs de veille et de gestion des crises déjà en place et, du même coup, mettent en jeu les modalités de passage entre le local et le global, entre l'individuel et le collectif, le profane et l'expert, le subjectif et l'objectif. Les auteurs posent comme hypothèse qu'il existe des conditions d'acceptabilité d'une mise en alerte qui peut engager une évaluation des personnes facilement suspectées d'" incompétence ", d'" inquiétude maladive " ou de " malveillance ". La description des actes effectués par les tireurs d'alarme et par les agents qui les évaluent (responsables administratifs, scientifiques, réseaux d'épidémiosurveillance, médias, élus) rend visibles les procédés mis en uvre pour porter un jugement sur la réalité du danger ou du risque.
Le lanceur d'alerte humain reste supérieur à tout système d'alarme automatique. Il peut par son travail faire tenir ensemble des éléments a priori hétérogènes : indices ou traces, données statistiques ou témoignages, séries de précédents ou arguments convaincants. Il s'engage pour faire passer son message, par écrit ou de vive voix, dans une assemblée, via un média... Ce " cri d'alarme ", qui va s'installer dans la durée, rompt le silence et, souvent, va " réveiller " ceux qui, par routine, seraient enclins à dédramatiser ou à relativiser la portée des événements.
Les auteurs ont étudié trois dossiers (amiante, nucléaire, maladies à prions). Le parcours emprunté par chaque dossier est marqué par l'existence de précédents - et notamment de " grandes affaires " - qui influencent les modalités temporelles de l'alerte (urgence ou possibilité d'un délai, conséquences immédiates ou différées de l'exposition au danger, etc). Le logiciel utilisé pour cette recherche (3) a permis de représenter et de comparer dans leurs structures et leurs évolutions, les différentes formes d'expression et d'argumentation utilisées par les protagonistes.
Le dossier de l'amiante, bien qu'il concerne au départ des sites particuliers, présente des voies multiples d'extension (risques de pollution de l'environnement, circulation de produits amiantés). Comment ce dossier, si fortement constitué dans les années soixante-dix dans un climat de forte contestation sociale, a-t-il pu être " oublié " pendant près de quinze ans ? Après cette longue période de silence, l'affaire s'est réinstallée dans le débat public vers 1994 pour entrer maintenant dans une phase de normalisation. La reconstitution des transformations qui ont marqué ce dossier permet de décrire l'évolution des modes de traitement des risques, des réseaux d'acteurs et d'organismes, des dispositifs de preuve et d'argumentation.
La représentation des risques liés au nucléaire est d'abord insidieuse, les indices ne sont pas immédiatement perceptibles. Le dossier nucléaire relève plus d'une logique de dissémination (d'activités, de déchets, de radioéléments). Les transformations dans les rapports entre lanceurs d'alerte, militants contestataires, experts, exploitants, médias et décideurs politiques s'opèrent de manière plus graduelle. Malgré la présence d'enjeux politiques et économiques considérables, une logique de vigilance se met en place qui permet à de nouvelles configurations d'émerger sans reproduire l'opposition entre pro- et anti-nucléaires des années 1970. L'accident de Tchernobyl a produit une rupture dans la façon d'aborder le risque nucléaire.
Les maladies à prions peuvent être caractérisées comme un risque typique d'un monde organisé en réseau (4). Le suivi du dossier de l'encéphalopathie spongiforme bovine et de la maladie de Creutzfeldt-Jakob atteste de l'avènement d'un nouveau régime de traitement des risques collectifs. Jusqu'en mars 1996, la " vache folle " relevait en France de dispositifs d'alerte internes et, en dépit de crises antérieures (juin 1990), les controverses restaient confinées entre experts du domaine. Après la déclaration britannique du 20 mars 1996 et l'explosion médiatique du dossier, les modalités d'accès au terrain ont été considérablement affectées. L'étude souligne les alertes dérivées portant sur des objets désormais incertains : dérivés du buf, cosmétiques, produits sanguins.
Après la multiplication des affaires (Tchernobyl, transfusion sanguine, hormones de croissance, hépatite B, dioxine), il s'est formé une sorte de consensus sur la nécessité de reconfigurer la prise en charge publique des nouvelles situations d'alertes sanitaires. Ce changement a des effets directs sur les modes d'accès aux terrains d'enquête, notamment par la médiatisation répétée des dossiers. Comment faire face à la complexité des dossiers, aux doutes et aux incertitudes qui les caractérisent ? Peut-on donner la parole à tout le monde ? Pour éviter de répondre dans l'urgence -" comment en est-on arrivé là ? "-, de multiples acteurs s'efforcent de se placer le plus en amont possible des processus. Ils sont alors amenés à donner une place plus grande aux lanceurs d'alerte et aux dispositifs décentralisés de surveillance et de contrôle. Les nouveaux modes d'expertise s'appuient sur des alertes qui, loin d'être disqualifiées d'office comme subjectives ou irrationnelles, permettent d'organiser des réseaux de surveillance. Si l'on ne peut tout prévoir, l'idée s'impose que l'on peut être vigilant et accompagner les processus de façon à faire face aux inévitables " surprises ", " révélations " et autres " éléments nouveaux ". Les lanceurs d'alerte ont un rôle essentiel, ces sombres précurseurs redonnent à l'inquiétude toute sa positivité et témoignent de l'importance de l'invention de nouvelles formes de vigilance.
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