Drogues, un champ d'investigation encore peu couvert par les sciences sociales

n° 383 - avril 2000

 
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Dans Les drogues en France, ouvrage collectif qu'elle a dirigé, Claude Faugeron* - sociologue, membre du Groupement de recherche du CNRS " Psychotropes, Politique, Société " - signe un article intitulé Psychotropes illicites et licites en France. Bilan de la recherche en sciences sociales 1992-1998. Elle y déplore le manque de travaux sur les drogues. Un vide qui interdit l'évaluation de l'action publique et laisse libre cours à toutes les interprétations. Pour elle, la controverse autour des psychotropes participe à la fondation de l'objet sociologique.

Si, en matière de psychotropes, les sciences sociales ont progressé en France depuis 1992, les données font encore défaut sur bien des thèmes, et des disciplines telles l'histoire ou les sciences politiques sont quasi absentes de la scène. Mieux connus sont les aspects médicaux et pharmacologiques. Or, à la faiblesse des travaux s'oppose la vivacité des discours publics sur " la drogue ", fort éloignés de ceux des spécialistes. Entre les connaissances et leur utilisation sociale, il existe, en effet, un espace de transformation, de production de croyances et d'images, qui mérite attention car il est le lieu de la légitimation des pratiques sociales.

Le désintérêt des sciences sociales pour les psychotropes a plusieurs origines. D'une part, les drogues ne représentent une réelle préoccupation en Europe occidentale que depuis les années 1960. De l'autre, la tradition française privilégie les grands sujets : travail, éducation, ville... La sociologie de la déviance n'a de ce fait jamais connu un vif succès, et la question des drogues peine toujours à mobiliser une communauté scientifique très éclatée. Ces dernières années, néanmoins, la recherche empirique s'est développée, autour de quatre axes : usages sociaux et modes de vie ; lieux et trafics ; institutions et pratiques professionnelles ; politiques. Sur les usages, le savoir demeure parcellaire. Qui consomme ? Comment ? Pourquoi ? Autant de questions sans réponses précises. Pourtant, sans elles, il ne saurait y avoir de politique efficace de réduction de la demande. La recherche sur l'alcool ou les médicaments s'est, en outre, peu étoffée. Sans doute parce ce qu'on ne les lie pas à la délinquance, à l'insécurité ou au Sida. Concernant les lieux et trafics, des études ont analysé l'organisation des relations entre les acteurs d'un même territoire : usagers et vendeurs de drogues, police, justice, systèmes de soin... Ces enquêtes, qui ont révélé l'inscription de l'usage et du trafic dans des réseaux de socialité, se bornent cependant à certains groupes de population. Enfin, du côté des institutions, on déplore l'absence de travaux notamment sur l'organisation des juridictions et sur les magistrats ; et du côté des politiques, on manque en France d'évaluations, contrairement à d'autres pays européens.

Le champ d'investigation des sciences sociales en matière de psychotropes reste donc à définir. La notion de dépendance ne peut suffire. En effet, toutes ses formes ne sont pas concernées, et, à l'inverse, certaines consommations sans dépendance ne sont pas à exclure. De même, le principe d'altération des états de conscience, trop ample, ne peut circonscrire la recherche, pas plus que la trop restrictive référence aux conduites sociales dues à l'ingestion et au trafic de psychotropes interdits par la loi. Pourquoi alors ne pas intégrer au questionnement sociologique sur les psychotropes le fait qu'ils suscitent des controverses ? Car c'est bien le débat autour des usages d'un produit qui permet de construire une problématique et de donner au contrôle de ce dernier une dimension politique. Sans lui, en effet, les psychotropes ne seraient que de banals objets de consommation ou des médicaments. Or ce débat revêt une nette connotation morale, que l'impossibilité d'évaluer l'action publique ne fait qu'accroître, et qui, faute de données, s'ordonne autour de l'image unique d'un toxicomane jeune et ne contrôlant plus son destin. Enfin, l'appartenance parallèle des phénomènes traités à la neurophysiologie sème aussi la confusion. Pourtant, que les produits agissent sur les neurotransmetteurs n'empêche pas que les rapports aux produits et à leurs usages soient socialement déterminés. Et que la dépendance existe en elle-même n'interdit pas sa construction sociale. Aussi y-a-t-il urgence à engager un vrai dialogue entre sciences de la vie et sciences sociales.


* Claude Faugeron est directrice de recherche au CNRS.

Le Groupement de recherche " Psychotropes, politique, société ", créé en 1994, a permis de commencer à structurer le champ de la recherche sur les psychotropes et de poser les bases de coopérations européennes.

Référence :
Les drogues en France. Politiques, marchés, usages. Sous la direction de Claude Faugeron - Georg éditeur, novembre 1999, 280 p. - 150 F.
Cf. également la rubrique Livres de ce numéro.