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Dans Les drogues en France, ouvrage collectif
qu'elle a dirigé, Claude Faugeron* - sociologue,
membre du Groupement de recherche du CNRS " Psychotropes,
Politique, Société " - signe un article intitulé
Psychotropes illicites et licites en France. Bilan de la recherche
en sciences sociales 1992-1998. Elle y déplore le manque de
travaux sur les drogues. Un vide qui interdit l'évaluation de l'action
publique et laisse libre cours à toutes les interprétations.
Pour elle, la controverse autour des psychotropes participe à la
fondation de l'objet sociologique.
Si, en matière de psychotropes, les sciences sociales ont progressé
en France depuis 1992, les données font encore défaut sur
bien des thèmes, et des disciplines telles l'histoire ou les sciences
politiques sont quasi absentes de la scène. Mieux connus sont les
aspects médicaux et pharmacologiques. Or, à la faiblesse
des travaux s'oppose la vivacité des discours publics sur "
la drogue ", fort éloignés de ceux des spécialistes.
Entre les connaissances et leur utilisation sociale, il existe, en effet,
un espace de transformation, de production de croyances et d'images, qui
mérite attention car il est le lieu de la légitimation des
pratiques sociales.
Le désintérêt des sciences sociales pour les psychotropes
a plusieurs origines. D'une part, les drogues ne représentent une
réelle préoccupation en Europe occidentale que depuis les
années 1960. De l'autre, la tradition française privilégie
les grands sujets : travail, éducation, ville... La sociologie
de la déviance n'a de ce fait jamais connu un vif succès,
et la question des drogues peine toujours à mobiliser une communauté
scientifique très éclatée. Ces dernières années,
néanmoins, la recherche empirique s'est développée,
autour de quatre axes : usages sociaux et modes de vie ; lieux et trafics
; institutions et pratiques professionnelles ; politiques. Sur les usages,
le savoir demeure parcellaire. Qui consomme ? Comment ? Pourquoi ? Autant
de questions sans réponses précises. Pourtant, sans elles,
il ne saurait y avoir de politique efficace de réduction de la
demande. La recherche sur l'alcool ou les médicaments s'est, en
outre, peu étoffée. Sans doute parce ce qu'on ne les lie
pas à la délinquance, à l'insécurité
ou au Sida. Concernant les lieux et trafics, des études ont analysé
l'organisation des relations entre les acteurs d'un même territoire
: usagers et vendeurs de drogues, police, justice, systèmes de
soin... Ces enquêtes, qui ont révélé l'inscription
de l'usage et du trafic dans des réseaux de socialité, se
bornent cependant à certains groupes de population. Enfin, du côté
des institutions, on déplore l'absence de travaux notamment sur
l'organisation des juridictions et sur les magistrats ; et du côté
des politiques, on manque en France d'évaluations, contrairement
à d'autres pays européens.
Le champ d'investigation des sciences sociales en matière de psychotropes
reste donc à définir. La notion de dépendance ne
peut suffire. En effet, toutes ses formes ne sont pas concernées,
et, à l'inverse, certaines consommations sans dépendance
ne sont pas à exclure. De même, le principe d'altération
des états de conscience, trop ample, ne peut circonscrire la recherche,
pas plus que la trop restrictive référence aux conduites
sociales dues à l'ingestion et au trafic de psychotropes interdits
par la loi. Pourquoi alors ne pas intégrer au questionnement sociologique
sur les psychotropes le fait qu'ils suscitent des controverses ? Car c'est
bien le débat autour des usages d'un produit qui permet de construire
une problématique et de donner au contrôle de ce dernier
une dimension politique. Sans lui, en effet, les psychotropes ne seraient
que de banals objets de consommation ou des médicaments. Or ce
débat revêt une nette connotation morale, que l'impossibilité
d'évaluer l'action publique ne fait qu'accroître, et qui,
faute de données, s'ordonne autour de l'image unique d'un toxicomane
jeune et ne contrôlant plus son destin. Enfin, l'appartenance parallèle
des phénomènes traités à la neurophysiologie
sème aussi la confusion. Pourtant, que les produits agissent sur
les neurotransmetteurs n'empêche pas que les rapports aux produits
et à leurs usages soient socialement déterminés.
Et que la dépendance existe en elle-même n'interdit pas sa
construction sociale. Aussi y-a-t-il urgence à engager un vrai
dialogue entre sciences de la vie et sciences sociales.
* Claude Faugeron est directrice de recherche au
CNRS.
Le Groupement de recherche " Psychotropes, politique,
société ", créé en 1994, a permis de
commencer à structurer le champ de la recherche sur les psychotropes
et de poser les bases de coopérations européennes.
Référence :
Les drogues en France.
Politiques, marchés, usages. Sous la direction de Claude Faugeron
- Georg éditeur, novembre 1999, 280 p. - 150 F.
Cf.
également la rubrique Livres
de ce numéro.
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