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Chercheur au Centre de sociologie des organisations
du CNRS, Henri Bergeron* démonte les mécanismes
qui ont, en France, retardé durablement le recours à la
substitution en matière de toxicomanie. Parmi eux : un idéal
curatif lié à l'abstinence, la domination du modèle
psychanalytique et la monopolisation progressive de l'expertise. La méthadone
n'a ainsi été inscrite dans notre politique publique de
soins qu'en 1995-1996. À la suite d'une violente controverse.
En février 1994, l'Espagne recense 9 500 places de méthadone
; la Grande-Bretagne, 17 000 ; l'Italie, 15 650. La France ? 77 ! Peu
après, en 1996, le nombre officiel de toxicomanes sous méthadone
ou Subutex s'élève à... 30 000. Entre les deux, une
violente polémique a éclaté. Depuis 1993, en effet,
un groupe de médecins hospitaliers, de membres associatifs ou de
toxicomanes s'est lancé, contre l'avis du secteur traditionnel,
dans la bataille pour la substitution, et a fini par la gagner.
La politique publique française de soins aux toxicomanes privilégie
alors, comme depuis le début des années 1970, le curatif
au palliatif. Il s'agit d'obtenir la désaliénation psychique
des patients et d'aboutir à l'abstinence de tout produit. Aussi
la plupart des soins s'organisent-ils autour d'une prise en charge psychothérapeutique,
d'inspiration psychanalytique. Les autres pays occidentaux, s'ils ont
eux aussi d'abord fondé leur politique sur le traitement de la
pathologie toxicomanie, y ont en général renoncé
vers la fin des années 1980 avec le Sida. L'instauration de politiques
palliatives, de réduction des risques, y a alors favorisé
l'essor de la méthadone, et permis aux professionnels de constater
son intérêt en matière de réinsertion sociale
et sanitaire.
Comment la France a-t-elle pu aussi longtemps camper sur ses positions
? Pour la majorité des professionnels, la toxicomanie, symptôme
d'une souffrance psychique profonde née de traumatismes survenus
dans l'enfance qu'il convient de soulager, ne pouvait trouver de réponse
en la méthadone, puisque celle-ci ne fait que remplacer un produit
par un autre. Cette argumentation a pu s'affirmer grâce à
la constitution progressive d'une communauté de politique publique
influente, formée de responsables administratifs et de professionnels
- dont maints psychiatres. Partageant des visions similaires, fondées
sur une éthique soixante-huitarde et contre-asilaire et sur une
doctrine thérapeutique d'inspiration psychanalytique, ceux-ci ont
fini par soutenir une définition restrictive de la réalité
toxicomaniaque. Cette psychanalisation de l'approche a réussi à
s'imposer, car elle a conféré un surplus de scientificité
et une certaine légitimité sociale aux acteurs concernés,
tout en leur permettant de mieux gérer les vicissitudes du soin,
à savoir l'alternance joie/échec due aux rechutes chroniques
des toxicomanes.
Néanmoins, la domination de ce modèle ne s'est pas faite
dans un environnement totalement passif. Divers acteurs avaient lutté
pour légitimer d'autres positions : des médecins avaient
élaboré des protocoles méthadone ou des communautés
thérapeutiques ; des religieux ou des éducateurs avaient
milité en faveur d'une vision plus sociale du soin aux toxicomanes.
Mais, peu à peu, tous ont été écartés
ou récupérés. Le modèle de soins a donc dû
se battre pour survivre à ses contradicteurs. Plusieurs facteurs
expliquent la persistance du modèle dans les années 1990.
D'abord, jusqu'en 1992-1993, trop peu de toxicomanes nécessitant
un recours à la méthadone pour des raisons sanitaires et
sociales parviennent aux structures pour que l'expertise puisse évoluer.
En outre, par principe, le psychothérapeute n'intervient pas dans
la réalité de son patient, ses problèmes d'insertion,
de logement, etc. Enfin, devenus les seuls maîtres du secteur, les
opposants à la méthadone ne risquaient plus d'être
contestés. Le dispositif est donc resté verrouillé
par le bas, les anomalies ne lui parvenant pas, et par le haut, aucune
proposition alternative ne pouvant être produite.
L'existence de l'idéal normatif d'abstinence, l'absence de positions
scientifiques irréfutables, la monopolisation et la centralisation
de l'expertise ont ainsi permis la stabilité de la politique publique
française de soins aux toxicomanes. Trois conditions qui se sont,
de surcroît, auto-alimentées... Il faudra attendre 1995 pour
que soit modifié le discours sur ce qu'il convenait de faire en
matière de soins de la toxicomanie.
*
Henri Bergeron est chargé de recherche au CNRS, et membre du
Centre de sociologie des organisations. Il travaille aujourd'hui sur l'alcool.
Sa thèse de doctorat, dont est issue cette analyse, est publiée
aux PUF : L'État et la toxicomanie. Histoire d'une singularité
française, Paris 1999, coll. Sociologies. 384 p. - 149 F.
Cf. aussi :
Henri Bergeron, Politiques publiques et croyances collectives. Analyse
socio-historique de la politique française de soins aux toxicomanes
de 1970 à 1995. In : Déviance et Société,
Vol. 23 - n° 2, 1999.(dossier Politiques publiques et usage
de drogues illicites). pp. 131-146.
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