La formation professionnelle, un droit piur chaque citoyen
 
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Chercheur à l'École des hautes études en sciences sociales, Robert Boyer* souligne la nécessité de réformer la loi de 1971 encadrant la formation professionnelle, que les récentes mutations de notre société ont rendue obsolète. Pour cet économiste du CNRS, il s'agit de favoriser l'accès à la formation tout au long de la vie. À la clé, deux enjeux majeurs : améliorer les performances des entreprises et réduire les inégalités sociales.
 

 
Tenir compte de l'abstraction croissante du travail, mais aussi de la persistance de spécificités sectorielles, sur fond de passage à une économie tertiaire…, tel semble bien le problème rencontré par la formation professionnelle (FP), Qu'encadre aujourd'hui un dispositif législatif et réglementaire inadapté. En effet, depuis la loi de 1971, le contexte a largement changé. Tout d'abord, à la Production de masse de biens s'est substituée une production reposant sur la qualité et l'innovation, ce qui implique la maîtrise de nouvelles compétences, plus larges et intellectuelles. Ensuite, l'emploi s'est déplacé de l'industrie manufacturière vers les services modernes, rendant nécessaires des mises à niveau des salariés, en particulier en matière de NTIC**. Enfin, le relèvement du niveau scolaire des entrants sur le marché du travail a modifié les choix de formation des entreprises. À cela s'ajoutent une conjoncture macroéconomique incertaine, qui inciterait les firmes à surqualifier les postes - l'excès de compétences représentant une garantie pour les besoins à venir -, ainsi que l'ampleur du chômage, qui pose la question de la distribution des efforts de formation.

 
Outre l'actualisation des compétences des salariés, la législation relative à la FP a pour but la réduction des inégalités en matière de formation initiale. Ce rééquilibrage est néanmoins loin d'être effectif. Ainsi, en France, la fréquence de la formation croît-elle avec le niveau de diplômes obtenus. Pourtant, sa rentabilité serait d'autant plus évidente qu'elle s'adresse aux moins diplômés. Rééquilibrer la FP au profit des moins qualifiés diminuerait donc les inégalités sociales tout en améliorant les performances des firmes. Ceci ne pourra cependant s'effectuer dans le cadre d'un véritable marché de la formation, car s'il convient de rationaliser les procédures, l'impossibilité de standardiser la FP ou encore l'intérêt des entreprises à se concentrer sur la mobilité interne sont autant d'obstacles. Cela plaide donc pour l'élaboration de règles générales, régissant les choix des salariés comme les stratégies des firmes, et pour la création d'un dispositif cohérent d'évaluation des effets de la formation.

 
Dès lors, qu'attendre d'une politique privilégiant la formation tout au long de la vie ? Notamment, de redéfinir les frontières entre formations initiale et continue. Ainsi, au système éducatif pourrait revenir le soin de développer la capacité d'apprendre à apprendre et d'exercer sa citoyenneté ; à la FP, d'adapter l'évolution des compétences à la dynamique de l'innovation et aux attentes des individus. L'essor de la FP pourrait alors redonner vigueur et légitimité aux marchés internes, accroître la qualité, voire l'innovation, en élevant les compétences, éviter des mises en préretraite, enfin atténuer l'exclusion sociale, en cessant de favoriser les iné-galités de salaire et d'accès à l'emploi.

 
Pour redéfinir un cadre législatif et réglementaire, il faut tenir compte du rapport salarial dans son ensemble, notamment du système de rémunération, du mode d'ajustement de l'emploi, de l'organisation du travail et du type d'innovation, avec lesquels la FP entretient d'étroites relations de complémentarité. Autre phénomène à ne pas écarter : la tendance actuelle à l'éclatement des relations salariales. La différenciation des contrats de travail semble, en effet, dépendre des modalités d'élaboration des compétences. Aussi, alors que se dématérialise le travail, si les inégalités salariales liées aux diplômes s'inscrivaient durablement dans l'organisation productive, le besoin d'une intervention vigoureuse en matière d'éducation et de formation tout au long de la vie serait particulièrement impérieux. Un argument de poids en faveur d'une réforme renforçant les droits individuels du citoyen à la formation.

Référence :
La formation professionnelle au cours de la vie - Analyse macroéconomique et comparaisons internationales Note pour le Conseil d'analyse économique, in : Formation tout au long de la vie, Rapport André Gauron, La documentation française, octobre 1999.

* Robert Boyer est directeur de recherche au CNRS et responsable de l'unité Régulation, ressources humaines et économie publique (CNRS-Centre d'études prospectives d'économie mathématique appliquée à la planification). Il a reçu la médaille d'Argent 1999 du CNRS pour ses travaux sur l'analyse des institutions économiques, menés dans une optique pluridisciplinaire. Il a notamment publié, en 1995, La théorie de la régulation : l'état des savoirs, en collaboration avec Yves Saillard (La Découverte).

** Nouvelles technologies de l'information et de la communication.