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À chaque seconde, dans
les prairies et les forêts, dans le sol, dans les rivières et au plus
profond des océans, des milliards d'êtres vivants sont la proie d'autres
êtres vivants. Ces interactions prédateurs-proies jouent un rôle-clef
dans les échanges d'énergie sur la planète. Cependant, ces interactions
sont quasi instantanées : quand le renard dévore une poule, l'interaction
ne dure guère que le temps de la capture et de la digestion. Il y a échange
d’énergie et d’énergie seulement. L'information «poule» disparaît dans
le tourbillon des sucs digestifs du prédateur.
Dans les systèmes parasites-hôtes, la durée de l'interaction est tout
autre : deux organismes aux informations génétiques différentes (cette
différence pouvant résulter d’une très grande divergence sur l'arbre de
l'évolution) vivent ensemble, souvent l'un dans l'autre, parfois cellule
dans cellule ou même génome dans génome. Les informations génétiques de
chacun des partenaires s'expriment ainsi côte à côte et durablement dans
une portion d'espace minuscule. D'où le concept d'interaction durable,
opposé à l'interaction instantanée de la prédation.
Deux facettes de l'interaction durable ont joué un rôle majeur dans l'évolution.
D'une part, l'information du parasite peut s'exprimer dans l'existant
(le phénotype) de l'hôte et réciproquement. D'autre part, des échanges
d'ADN (la molécule support de l'information) peuvent se produire entre
les génomes du parasite et de l'hôte. L'expression de gènes dans le phénotype
du partenaire permet la manipulation de ce dernier. L'unicité du code
génétique chez les êtres vivants, la ressemblance des signaux moléculaires
chez des organismes profondément distincts font qu'il n'est pas très difficile
pour un parasite, en termes de sélection naturelle, de manipuler la physiologie
et les comportements de ses hôtes dans un sens qui favorise sa transmission
ou sa survie (donc sa «fitness»). La manipulation n'est pas à sens
unique : les hôtes utilisent comme moyens de défense soit des armes directes
telles que les missiles cellulaires et moléculaires que tirent les systèmes
immunitaires sur le non-soi (organisme étranger), soit des armes plus
sournoises qui modulent l'expression des gènes de virulence des parasites.
Exemple de manipulation de l'hôte par le parasite :
un parasite (un cestode) «doit», au cours de son cycle, passer d'une fourmi
à un oiseau (un pic ou un pic épeiche). Pour cela, le parasite manipule
la couleur des fourmis qui, de marron sombre, deviennent jaunes (ce qui
les rend beaucoup plus visibles par les oiseaux).
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A.
Leptothorax (Mychothorax) acervorum est une espèce boréo-alpine,
présente à plus de 1 000 mètres d’altitude. Celles-ci viennent du
Tyrol du Sud et les jaunes sont parasitées par Choanotaenia unicoronata
dont l’hôte terminal est probablement le pic tridactyle. On
retrouve cette espèce en Amérique du Nord.
© Photo : Laurent Péru. B.
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Leptothorax
(Myrafant) nylanderi est une espèce forestière banale, vivant
dans de petites branchettes tombées au sol. Celles photographiées
viennent de Fontainebleau et les parasitées contiennent des larves
d’Anomotaenia brevis, parasite du pic épeiche, oiseau tambourineur
de nos forêts et qui mangent ces petites bêtes.
© Photo : Laurent Péru.
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Les échanges de gènes se sont produits sur une large échelle dans certaines
associations, par exemple entre la cellule eucaryote et les bactéries-mitochondries
ou, chez les végétaux, les bactéries-chloroplastes. L'invasion des génomes
par des éléments transposables en grand nombre constitue un cas particulier
d'échanges de gènes, dont les conséquences sur la variabilité génétique
des génomes-hôtes apparaissent chaque jour plus importantes.
Manipulation et échange d'information ont pour effet de faire glisser
certains systèmes (mais pas tous) du statut parasitaire vers le statut
mutualiste. Une association de type mutualiste fonctionne comme une seule
entité au regard de l'évolution (ce qui est «bon» pour l'un est «bon»
pour l'autre et réciproquement). Que l'on ne se méprenne cependant pas
: mutualisme au sens biologique du terme ne signifie pas altruisme. Chacun
n'est gouverné que par l'intérêt (le gain de fitness) qu'il trouve
dans l'association, donc par son égoïsme. La meilleure preuve en est que
des conflits subsistent dans les associations mutualistes qui, vues de
loin, paraissent les mieux établies. Ne rêvons pas trop d'harmonie dans
le monde vivant.
Tout ce qui précède pourrait donner l'impression que les associations
se font deux à deux. Il n'en est rien. Un génome peut même utiliser un
génome étranger pour manipuler le phénotype d'un troisième génome. Tout
système parasite-hôte exerce des pressions sélectives sur son environnement
biotique et reçoit des pressions de cet environnement. À ce titre, les
parasites participent à l'équilibre de la biosphère tout entière.
Pour
en savoir plus :
• Claude
Combes. Interactions durables. Écologie et évolution du parasitisme.
Éditions Masson, 1995, 525 p. - 385 F.
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