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Deux
chercheurs du Laboratoire des champs magnétiques intenses de Grenoble
(CNRS-Institut Max Planck de Stuttgart) viennent de démontrer expérimentalement
qu'un champ magnétique couplé à un flux de lumière
non polarisée est capable de provoquer la formation en excès
d'un des deux énantiomères1
présents dans une solution racémique2.
Cette découverte pourrait bien relancer le débat sur l'origine
de l'homochiralité de la vie.
Deux formes de molécules symétriques, les énantiomères
dextrogyres (D) et lévogyres (L), sont présentes dans la
nature. Pourtant, les formes vivantes n'en utilisent qu'une seule : tous
les acides aminés formant les protéines sont lévogyres
et tous les sucres de l'ADN sont dextrogyres. Ce phénomène,
baptisé homochiralité (du grec kheir qui signifie
main), intrigue les scientifiques depuis de nombreuses années.
Quelle peut bien être son origine ? Aucune des hypothèses
avancées jusqu'à présent ne satisfait pleinement
la communauté scientifique.
L'hypothèse d'une origine magnétique de l'homochiralité
ne date pas d'hier. L'anisotropie magnétochirale, c'est-à-dire
la différence d'absorption de la lumière non polarisée
entre les deux énantiomères lorsque le rayon lumineux est
couplé à un champ magnétique parallèle,a été
prédite indépendamment plusieurs fois depuis les années
1960. Dès 1983, la possibilité que ce phénomène
soit responsable de la chiralité dans l'évolution moléculaire
a été évoquée.En 1997, les deux chercheurs
du Laboratoire des champs magnétiques intenses de Grenoble ont
obtenu une preuve expérimentale du dichroïsme magnétochiral3.
Et cette année, ils démontrent enfin sa capacité
de sélection des énantiomères. Pour parvenir à
ce résultat, les chercheurs ont utilisé une molécule
instable, le complexe tris-oxalato chrome (III), qui se dissocie et se
réassocie spontanément en solution. À l'équilibre,
les concentrations d'énantiomères D et L sont donc identiques
: la solution est dite racémique. Or, la lumière a la particularité
d'amplifier ces dissociations. En soumettant le complexe à un flux
de lumière non polarisée et à un champ magnétique
parallèle au rayonnement lumineux, les deux scientifiques ont réussi
à obtenir et à maintenir un excès d'une des deux
formes du complexe. En revanche, cet excès n'apparaît pas
lorsque le champ magnétique est perpendiculaire au rayon lumineux.
Cependant, la question de l'origine de l'homochiralité reste en
suspens. Ces résultats suggèrent simplement que l'anisotropie
magnétochirale mérite d'être prise en considération
dans la discussion. Les principales hypothèses débattues
jusqu'à présent étaient au nombre de deux : l'interaction
électrofaible et le dichroïsme circulaire naturel. La première,
comme son nom l'indique, aurait un effet extrêmement faible, qui
nécessiterait un mécanisme d'amplification encore inconnu
à ce jour. La seconde hypothèse semble assise sur des bases
plus solides. On sait depuis longtemps que la lumière polarisée
circulairement provoque, elle aussi, un excès d'un des deux énantiomères.
Or, récemment, une forte polarisation circulaire de la lumière
infrarouge a été découverte dans la nébuleuse
d'Orion. Par ailleurs, la météorite de Murchison4
présente un surplus d'acides aminés lévogyres. L'homochiralité
de la vie pourrait donc être née dans l'espace. Une ombre
au tableau persiste : l'infrarouge n'est pas photochimiquement actif.
Seule une polarisation circulaire de longueurs d'onde plus courtes, comme
l'ultraviolet, pourrait avoir entraîné ce phénomène
; une observation qui n'a pas encore été faite.
En revanche, les conditions nécessaires à l'anisotropie
magnétochirale, un flux de lumière non polarisée
et un champ magnétique parallèle, sont fréquentes
dans l'Univers. Reste à savoir si ces champs magnétiques,
qui vont d'un dixième de millième de Tesla pour la Terre
à près de cent millions de Tesla pour une étoile
à neutron, sont capables de créer un excédent d'un
énantiomère suffisant pour amorcer l'homochiralité
biologique.
Référence :
G.
L. J. A. Rikken and E. Raupach. Enantioselective magnetochiral photochemistry.
Nature, Vol. 405, 22 juin 2000, pp. 932-935.
Autre
référence :
G.
L. J. A. Rikken and E. Raupach. Observation of magnetochiral dichroism.
Nature, vol. 390, pp. 493 (1997).
1
La chiralité est une caractéristique de certains objets,
comme la main, qui peuvent exister sous deux formes semblables mais
non superposables : ainsi une main droite et une main gauche, images
l'une de l'autre dans un miroir. Les deux mains sont donc énantiomères.
Une synthèse énantiosélective permet de préparer
sélectivement un énantiomère par rapport à
l'autre.(Voir CNRS-Info
n° 378, oct.-nov. 1999 et CNRS
Info n° 383, avril 2000.
2
Une solution est racémique quand elle comporte, à l'équilibre,
des concentrations identiques d'énantiomères D et L.
3
Il s'agit d'une différence entre l'absorption et la réfraction
des deux énantiomères quine dépend pas de la polarisation
de la lumière, mais de l'orientation relative de la lumière
et du champ magnétique.
4
Voir CNRS-Info
n° 378, oct.-nov. 1999 (voir encadré).
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