 |
Les
infections persistantes et récurrentes par un des parasites responsables
du paludisme, Plasmodium falciparum, résultent de la capacité
du parasite à développer une importante variation antigénique
et échapper à la réponse immunitaire de l'hôte.
Des chercheurs appartenant à deux laboratoires1
du CNRS associés à l'Institut Pasteur viennent d'identifier2
un mécanisme par lequel des séquences du gène var,
responsable de cette variabilité, sont soumises à des recombinaisons
à des fréquences beaucoup plus élevées que
celles normalement attendues. Ces recombinaisons se produisent entre régions
terminales de chromosomes non apparentés. D'après les chercheurs,
la diversité ainsi engendrée serait une des causes de la
forte virulence de P. falciparum. D'autres protozoaires pathogènes
humains pourraient suivre le même processus.
Des quatre types de malaria humaine, celle causée par P. falciparum
est la seule mortelle. Cela est dû, au moins en partie, à
la capacité des globules rouges parasités par ce protozoaire
à s'agglutiner dans les capillaires d'organes vitaux tels que le
cerveau, les poumons et le placenta. L'adhésion des parasites aux
cellules endothéliales3
de l'hôte et à d'autres cellules sanguines, qui peut conduire
au blocage de la circulation microvasculaire, est considérée
comme un important facteur de virulence de cette espèce.
La quasi-totalité de l'adhésion du parasite aux cellules
de l'hôte est réalisée par l'intermédiaire
d'une molécule, l'Erythrocyte Membrane Protein 1 (EMP1),
exprimée par le parasite et transportée à la surface
des globules rouges infectés. Ces protéines de surface sont
exposées au système immunitaire de l'hôte. En réponse
à ces attaques, le parasite produit sans cesse de nouveaux variants
d'EMP1 qui viennent remplacer le précédent variant à
la surface des cellules. Ce processus permet à P. falciparum
d'entretenir une infection constante. Les protéines EMP1 sont aussi
impliquées dans les stratégies qui permettent à P.
falciparum d'échapper au système immunitaire de l'hôte.
Il a, en effet, été montré récemment que les
globules rouges parasités peuvent adhérer, in vitro,
aux cellules dendritiques et également dérégler l'aptitude
de l'hôte à mettre sur pied une réponse immunitaire.
Au total, les molécules EMP1 apparaissent avoir trois rôles
biologiques distincts : dans l'agglutination, la variation antigénique
et l'immunorégulation.
|
La
malaria
|
La
malaria est responsable, chaque année, de 300 à 500
millions de nouvelles infections et de plus de deux millions de
morts. Cette maladie est causée par des protozoaires parasites
du genre Plasmodium qui, au cours de leur vie, passent par
un cycle complexe impliquant des hôtes invertébrés
(moustiques) et vertébrés (figure 2). Les symptômes
cliniques sont dus à la forme asexuée du parasite,
qui vit dans les globules rouges de l'hôte. Après un
stade initial dans le foie, le cycle érythrocytaire se poursuit
par des infections répétées des globules rouges.
Au sein des cellules sanguines les parasites passent par trois stades
de développement : anneau, trophozoïtes et schizontes.
Une fois matures, ces derniers font éclater les globules
rouges et des mérozoïtes sont libérés
dans le flux sanguin, commençant un nouveau cycle d'infection.
Chez l'homme, le cycle érythrocytaire se déroule en
environ 48 heures et les pics de fièvre caractéristiques
de la maladie coïncident avec les ruptures des globules rouges
parasités.
|
 |
|
Figure
1 : Architecture télomérique des chromosomes de Plasmodium
falciparum.
|
La
variation antigénique chez P. falciparum
Un
aspect important de la stratégie de survie de P. falciparum
est sa capacité à générer de hauts niveaux
de variabilité au sein de familles géniques spécifiant
des facteurs de virulence de cytoadhérence (adhérence de
globules rouges infectés par P. falciparum sur des cellules
endothéliales) et de variation antigénique. Dans le travail
publié par Nature, les chercheurs du CNRS et de l'Institut
Pasteur ont identifié un mécanisme par lequel des séquences
de gènes var (les gènes qui codent pour les protéines
de surface EMP1) recombinent à des fréquences beaucoup plus
élevées que celles qui seraient générées
exclusivement par des "cross-over" homologues.
Ces événements recombinatoires surviennent entre les régions
terminales de chromosomes (les télomères, figure
1) hétérologues qui s'associent en "cluster"
(amas de 4 à 6 télomères) près de la périphérie
nucléaire du parasite. Il a été montré que
le positionnement côte à côte de gènes var portés
par des chromosomes hétérologues facilite la conversion
génique, favorisant ainsi la diversité des antigènes
et des phénotypes d'adhérence.
Cinquante gènes environ codent des protéines de surface
EMP1. Le parasite dispose donc de mécanismes permettant l'expression
séquentielle des différents membres de la famille. Contrairement
à ce qui est observé chez d'autres micro-organismes faisant
appel à la variation antigénique, la commutation d'expression
des gènes var ne s'accompagne pas de réarrangement
programmé de l'ADN, faisant parler de commutation in situ.
En revanche, leur expression est étroitement régulée
par l'intermédiaire d'un mécanisme d'extinction (silencing)
de tous les gènes de la famille sauf un, chez les trophozoïtes
mûrs (voir figure 2). Le contrôle transcriptionnel
au stade trophozoïte est donc mutuellement exclusif : une population
parasitaire de phénotype de cytoadhérence défini
n'exprime qu'un seul des gènes var présents dans
son génome. Un ou des mécanismes épigénétiques
sont donc impliqués dans la régulation de l'expression des
gènes var.
La variation antigénique imposée par la pression immunitaire
pourrait parfois s'accompagner d'une variation de tropisme parasitaire,
car la répartition des différents récepteurs endothéliaux
n'est pas homogène d'un organe à l'autre. Cette variation
de tropisme pourrait être liée à la variété
clinique des formes graves du paludisme. La connaissance de ces mécanismes
devrait aider à contrer cette stratégie d'échappement.
Référence :
L.
H. Freitas-Junior, E. Bottius, L. A. Pirrit, K. W. Deitsch, C. Scheidig,
F. Guinet, U. Nehrbass, T. E. Wellems and A. Scherf. Frequent ectopic
recombination of virulence factor genes in telomeric chromosome clusters
of P. falciparum. Nature. vol. 407, october 2000, pp. 1018-1022.
D.R.
|
|
Figure
2 : Cycle parasitaire :
Le parasite est transmis à l'homme par l'anophèle
femelle lors du repas sanguin ; le stade infectieux ou parasite,
appelé sporozoïte, est introduit dans la circulation
sanguine humaine. Très vite, les sporozoïtes disparaissent
de la circulation et sont trouvés dans les hépatocytes.
Dans les hépatocytes, les sporozoïtes se multiplient
pour former des schizontes pré-érythrocytaires,
qui contiennent chacun des milliers de mérozoïtes.
Les mérozoïtes libérés envahissent les
érythrocytes amorçant le stade asexué du
cycle. Les signes cliniques ne sont observés qu'à
partir du moment où le cycle intra-érythrocytaire
est en place. Le parasite à l'intérieur des hématies
récemment envahies est nommé stade anneau. Les anneaux
deviennent ensuite des trophozoïtes qui, par divisions asexuées,
vont donner des schizontes contenant 8 à 24 mérozoïtes.
Les mérozoïtes sont ensuite libérés
et envahissent de nouvelles hématies. Les gamétocytes,
la forme sexuée différenciée du parasite,
se développent à partir de certains mérozoïtes.
Le moustique est infecté par les gamétocytes, qui
sont de phénotype soit mâle soit femelle, au moment
d'un repas sanguin sur un hôte infecté. Dans l'intestin
moyen du moustique, les microgamètes fertilisent les macrogamètes
(stades extra-érythrocytaires sexués) résultant
en un ookinète zygotique. Les ookinètes traversent
la paroi de l'intestin et forment des oocystes qui vont se transformer
en de nombreux sporozoïtes. Les sporozoïtes migrent
jusqu'aux glandes salivaires du moustique, prêts à
démarrer un nouveau cycle au prochain repas sanguin.
|
1
Unités "Bases génétiques et moléculaires
des interactions de la cellule eucaryote" et "Transduction
du signal et contrôle de la transcription", CNRS-Institut
Pasteur.
2 En collaboration avec une équipe
américaine du National Institute of Health, Maryland.
3
Les cellules endothéliales tapissent les vaisseaux sanguins.
|