 |
Les
musées nous offrent à découvrir, connaître,
comprendre les uvres majeures. Leurs collections s'enrichissent
au gré du temps et sont, avec passion, conservées, exposées,
valorisées. égrenant la vie et la "carrière"
d'une uvre d'art, l'ouvrage que viennent de publier Marie Cornu
et Nathalie Mallet-Poujol, chercheurs au CNRS, explore cette réalité
et précise la façon dont le droit l'appréhende.
Une
multiplicité d'acteurs contribue au rayonnement de l'uvre
d'art, à sa mise en valeur et à son accessibilité
à tous, selon une chaîne allant de la restauration de l'uvre,
à sa diffusion sur Internet en passant par sa circulation et son
exposition. Les "obstacles" et "incertitudes" juridiques
- ou du moins ressentis comme tels - sont ardus et nombreux. La mise en
uvre de ces diverses missions muséales et la variété
des acteurs qui y participent - artistes, auteurs,
institutions privées et publiques, collectionneurs, experts etc.
- soulèvent un certain nombre de questions nécessitant de
parcourir plusieurs disciplines du droit.
Sont aussi bien sollicités le droit des contrats, le droit d'auteur
ou le droit de propriété, pour le droit privé, que
le droit du patrimoine culturel et le droit des services publics, pour
le droit public. Transcendant la traditionnelle césure entre droit
public et droit privé, l'uvre d'art oblige, au contraire,
le juriste à naviguer entre ces deux branches du droit. L'appartenance
d'un objet à une personne privée ou publique ou bien encore
la prise en charge d'une activité d'exposition ou d'édition
par une collectivité territoriale ou par une société
commerciale sont, par exemple, autant d'éléments à
prendre en compte pour déterminer la compétence administrative
ou judiciaire, en cas de litige.
De la même façon, un certain nombre de questions naissent
de la confrontation entre ces missions développées en termes
de service public - conservation et présentation au public d'uvres
- et une logique plus économique. Le développement du secteur
des musées (il y a aujourd'hui plus de quatre mille musées
en France), la multiplication d'activités dites périphériques
("merchandising" et édition électronique) invitent
alors à réfléchir sur la soumission de ce secteur
aux lois du marché. En effet, les activités d'édition
classique et électronique et la fabrication d'objets dérivés
des collections par les musées peuvent entrer en concurrence avec
les initiatives du secteur privé.
Les principales questions que pose au droit la mise en valeur de l'objet
d'art ont été ana-lysées. La formidable mutation
qu'ont connue les musées durant la dernière décennie,
ainsi que la nouveauté et le particularisme des problématiques
actuelles, nécessitent une approche croisée des différentes
disciplines sollicitées dans l'étude des multiples problèmes
que pose l'activité des musées. Le triptyque "conserver,
exposer, valoriser" en a été déterminé
par les principales fonctions contribuant à la diffusion de l'art.
La mission première des musées est d'être des gardiens
des uvres, de les préserver par tous moyens juridiques et
techniques. L'entrée des uvres dans le patrimoine public
constitue un des moyens les plus sûrs d'assurer cette fonction de
conservation et de mise à disposition du public. L'enrichissement
des collections muséales s'opère par toutes sortes de procédés
qui se déclinent sur un mode volontaire (vente, donation, legs)
ou autoritaire (droit de préemption, droit de revendication). Le
régime de la domanialité publique garantit une grande sécurité
matérielle et juridique des biens qui y sont soumis, même
si d'autres législations "patrimoniales" s'y emploient
également, comme la loi de 1913 sur les monuments historiques ou
la loi de 1979 sur les archives. La préservation des collections,
outre le souci de limiter les exportations d'uvres, a pour moteur
essentiel le long et délicat travail de restauration qui doit s'effectuer
sous le contrôle de l'administration et dans le respect constant
de l'intégrité de l'uvre.
À côté de cette fonction majeure qui consiste à
conserver, l'activité des musées secrète de nombreuses
productions. Ces productions peuvent être classées en deux
grandes catégories d'activités muséales, les activités
d'expositions, proprement dites, et les activités venant en complément
de l'acte d'exposer, comme l'édition papier ou électronique
et le "merchandising", regroupées
ici sous le concept d'activités périphériques. Il
importe d'envisager, pour chacune de ces activités, les conditions
juridiques de leur exercice ainsi que les modalités possibles de
leur protection.
Cette interrogation sur la protection juridique de telles activités
mérite une explication. On conçoit aisément que soient
évoquées, dans un ouvrage sur les uvres d'art, toutes
les questions relatives à l'acquisition ou à la restauration
des uvres. De même que l'on doit, s'agissant d'activités
d'exposition ou d'édition, s'arrêter sur les conditions de
leur caractère licite, principalement au regard du respect des
droits d'auteur. Cette approche a pour objectif évident d'informer
les responsables culturels sur les erreurs à ne pas commettre,
qui les placeraient dans l'illégalité et les exposeraient,
par exemple, à l'annulation de certaines acquisitions d'uvres
ou à des poursuites pénales pour contrefaçon. Mais
de la même façon, il a semblé intéressant d'examiner
à quelles conditions le travail de recherche et de collecte, puis
la réalisation des expositions pouvaient trouver une "récompense
juridique", c'est-à-dire garantir ses auteurs contre le pillage
et l'altération et, le cas échéant, leur procurer
quelques "ressources".
Cette perspective connaît une résonance encore plus forte
avec les activités périphériques des musées,
dont le spectre est fort large : édition de beaux ouvrages, création
de produits multimédias, développement du "merchandising"...
Au-delà de l'aspect "culturel" de certains projets, leur
principal objet - clairement assumé par les instances qui les initient
- est d'assurer aux structures muséales une source de revenus complémentaires.
Ces nouvelles pratiques suscitent des interrogations du point de vue du
droit administratif et du droit de la concurrence, quand elles résultent
de l'initiative du secteur public. Il convient d'en connaître les
contours admissibles avant d'appréhender le cadre contractuel de
telles activités de valorisation.
C'est
ainsi que cet ouvrage a envisagé les différentes opérations
juridiques impliquées par la gestion des collections, qu'il s'agisse
des modes classiques d'acquisition et de conservation des uvres
d'art ou encore des activités muséales dérivées
contribuant à la valorisation des collections, comme le multimédia
ou le "merchandising".
Marie
Cornu est chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d'étude
sur la coopération juridique internationale (CECOJI, Université
de Poitiers-CNED-CNRS). Elle est responsable de l'équipe "Droit,
culture recherche" de l'antenne parisienne du CECOJI et travaille
plus particulièrement sur le droit des biens culturels et sur le
droit d'auteur.
Nathalie
Mallet-Poujol est chargée de recherche au CNRS, membre de l'Unité
"Dynamiques du droit" (CNRS-Université Montpellier 1).
Elle appartient à l'ERCIM (équipe de recherche "Créations
immatérielles et droit") et travaille plus particulièrement
sur le droit de l'information, dans la perspective des nouvelles technologies
de l'information et la communication.
Référence :
Droit, uvres d'art et musées,
Marie Cornu,
Nathalie Mallet-Poujol,
CNRS éditions 2001,
408 pages, 195 F.
|