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La
couleur relève d'une opération complexe qui met en relation
différents paramètres : une source lumineuse, un objet et
un récepteur (le couple il-cerveau). La couleur et sa nomination
sont donc à l'intersection de données physiques, physiologiques,
mais aussi psychologiques et culturelles. Le lexique des couleurs est
le reflet de ce phénomène complexe : aux dénominations
directes (bleu, jaune, noir, rose, rouge, vert...) et leurs dérivés
(bleuâtre, rougeâtre, rougeur, rougissement...), s'ajoute
une multitude de dénominations indirectes ou référentielles.
Annie Mollard-Desfour, linguiste à l'Institut national de la langue
française (INALF) du CNRS, s'est intéressée à
ces dénominations chromatiques. Celles-ci rendent compte des modes
de fabrication de la couleur et de ses utilisations sociales, culturelles
et symboliques et soulignent le lien entre science, technique, symbolique
et poésie1.
Techniques
et arts
Parmi
la multitude de dénominations de couleur, beaucoup sont issues
de référents matériels, concrets (végétaux,
métaux, pierres précieuses, animaux, corps humain) ou de
produits fabriqués (matières colorantes naturelles ou artificielles).
Ces dénominations chromatiques rendent compte des progrès
de la chimie, de la révolution des couleurs de synthèse
qui, depuis la fin du XIXe siècle,
a permis des inventions chromatiques pratiquement illimitées, rompant
un rituel séculaire de teinture à base de matières
colorantes naturelles. L'on observe ainsi les enjeux commerciaux de la
couleur, la guerre de la couleur (i. e. indigo ou "teinture du
diable", venue des Indes, concurrente du doux pastel européen).
Les dénominations de couleur permettent de dessiner l'histoire
des techniques, l'histoire de l'art (céramique, vitraux), mais
aussi l'histoire de la peinture ou l'histoire des spectacles. Les mots
de couleur nous font remonter aux sources de l'histoire des pigments et
matières colorantes et de leurs emplois.
Nombreux sont les termes de couleur issus de matières colorantes
rouges et qui témoignent du rôle historique de ces pigments
ou teintures... Les matières colorantes végétales
rouges (andrinople ou rouge turc, garance), si elles
ont joui d'une grande notoriété, n'ont jamais atteint le
prix ni la gloire des matières colorantes animales telles que l'écarlate,
le cramoisi ou le vermillon et surtout la pourpre, véritable objet
de fascination, qui fut réservée, sous peine de mort, aux
empereurs de Rome et de Byzance...
Utilisations sociales, culturelles, techniques et symboliques des
couleurs
Les
couleurs sont des signes distinctifs, elles classent, associent. Ce sont
des codes sociaux qui font jouer des systèmes de connotations et
de symboles... Ainsi, le symbolique est-il mêlé aux propriétés
physiques de la matière dans l'utilisation de certains métaux
et pierres précieuses.
En alchimie, la couleur rouge est la couleur du Grand uvre,
l'uvre au rouge (après l'uvre au noir
et l'uvre au blanc), apparition de la pierre philosophale.
Celle-ci, obtenue à partir de pierres ou de métaux par le
feu, tend au rouge parfait2
(pierre (au) rouge, pavot des philosophes, rubis précieux)
et permet d'opérer notamment la transmutation en or. C'est le symbole
du mystère vital, de la connaissance ésotérique,
de la régénération et de l'immortalité.
Dans de nombreuses traditions3,
les pierres précieuses, notamment bleues et rouges, sont portées
en bijou ou broyées pour leurs pouvoirs physiques, leurs pouvoirs
homéopathiques, et leurs pouvoirs occultes. En France, une coutume
unit chimie et symbolisme du bleu censé éloigner tout ce
qui est néfaste : on peint les charrettes avec un bleu (bleu
charrette ou charron) fait d'une matière colorante à
base de bleu de Prusse et de sulfate de baryte et ayant la propriété
d'être un répulsif pour les insectes, mouches et abeilles.
De même, pigments et matières colorantes sont étroitement
liés au symbolisme4
et les utilisations de la couleur ont leur source dans le technique mais
aussi le symbolique.
Bien
d'autres nuances et symboles du rouge et du bleu sont issus de cette longue
histoire des matières colorantes et de leurs utilisations dans
les étoffes, les vêtements, les représentations artistiques...
Les mots de couleur, issus du concret, des matériaux, du vécu,
de l'histoire de l'homme et de nos mentalités, nous entraînent
ainsi de la science et de la technique au symbolique et à la poésie.
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Une
couleur : bleu
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Le
bleu, longtemps ignoré ou dévalorisé, n'acquit
ses lettres de noblesse qu'à partir du XIIe
siècle grâce aux progrès des techniques tinctoriales
(nuances éclatantes et "grand teint"), et pour
des raisons plus symboliques, grâce au culte de la Vierge
Marie. Il devint la couleur des rois et celle de la Vierge traditionnellement
représentée vêtue d'un manteau d'azur*.
La langue a gardé les traces de l'histoire et la nuance bleu(-)de(-)roi,
bleu(-)roi est encore très vivace de nos jours. De même,
la dévotion à Marie se retrouve dans la nuance bleu
vierge et la locution vouer (un enfant) au bleu. Valorisé
et consensuel, le bleu est devenu la couleur des grandes institutions
nationales ou internationales (drapeaux du Conseil de l'Europe,
de l'ONU ; "casques bleus"), de certains corps
de métiers ou milieux socio-professionnels (le bleu
de la gendarmerie ou de la police), la couleur "distinction,
mérite" (carton bleu, cordon bleu, ruban bleu).
*Un
pigment cher et précieux obtenu de la pierre azurite, seul
digne de la Vierge, fut longtemps réservé à
la peinture de ce manteau.
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Une
couleur : rouge
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Autrefois
la plus stable des couleurs, mais extrêmement coûteuse,
le rouge (en particulier la pourpre*) fut
la couleur par excellence, réservée à l'élite,
au point qu'il était interdit de se vêtir de pourpre
sous peine de mort ou de porter des "gueules" dans ses
armoiries à moins d'être prince ou d'en avoir l'autorisation.
Le rouge devint la couleur représentative des rois, des chefs
et dignitaires notamment dans l'armée, l'Église, la
justice... et le symbole du pouvoir, de la dignité, du mérite,
de l'apparat... Amaranthe, andrinople, cramoisi, écarlate,
pourpre... ces noms de matières colorantes et d'étoffes
prestigieuses rouges témoignent de l'histoire sociale de
cette couleur, représentative de diverses institutions et
dignités : rois et empereurs (Chambre de la pourpre),
chefs de l'Église, (cardinal, pourpre cardinalice, endosser
l'écarlate), magistrats, soldats de l'armée française
(andrinople, garance)... La langue rend compte, dans ses
sens figurés, de la gloire passée et de l'excellence
de la couleur rouge. Pourpre a désigné, par
métonymie, le pouvoir, la puissance, la richesse ; écarlate,
le premier choix, le plus distingué (l'écarlate
de la noblesse) ; cramoisi, le magnifique. Au XXe
siècle, le rouge est encore la couleur de la puissance et
du mérite, et de l'honneur rendu (rosette rouge, ruban
rouge, tapis rouge...) qui s'est étendue au domaine du
commerce, pour indiquer la qualité des produits alimentaires
(cordon rouge, label rouge, ruban rouge).
* Pour des raisons de coût,
de technique et de symbolisme. La pourpre était obtenue d'un
coquillage marin, assimilé au sang. Il était nécessaire
de sacrifier des millions de coquillages pour obtenir le colorant
pourpre, aussi précieux que l'or... 10 000 coquillages permettaient
d'obtenir un gramme de colorant.
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1
Voir Annie Mollard-Desfour.
Le Dictionnaire des mots et expressions de couleur du XXe
siècle. CNRS éDITIONS. Deux volumes parus : Le Bleu,
préface de Michel Pastoureau, 1998, 260 p. - 140 F (voir CNRS-Info,
n° 363, 15/09/98). Le
Rouge, préface
de Sonia Rykiel, 2000, 494 p. - 180 F (voir CNRS-Info, n° 384,
mai-juin 2000). D'autres couleurs sont en préparation.
2
La rubification est le stade ultime par lequel la pierre devient d'un
rouge éclatant. Mythes, contes et légendes populaires reflètent
le symbolisme du rouge de la Connaissance et de la Science secrète
: un bonnet rouge et pointu coiffe les nains malicieux doués de
pouvoirs surnaturels, les gnomes (de gnomaï : connaître), nains
difformes, qui, en cabalistique, sont les génies du monde souterrain,
détiennent les secrets de la terre, des pierres, des métaux
précieux, et animent plantes et animaux...
3
Les pierres rouges, liées au sang et au feu, étaient censées
combattre les hémorragies, fortifier le sang, le cur, mais
aussi favoriser l'effort, la lutte, le courage. Ainsi, la tradition populaire
voulait en Russie que le rubis soit bon pour le cur, le sang, la
mémoire, la vigueur. Dédié à Mars par l'occultisme,
il favorise l'effort, la lutte, le courage. On attribue aux pierres bleues,
pierres célestes, le pouvoir de lutter contre tout ce qui est néfaste.
Le saphir, de même que la turquoise, est considéré,
en Orient, comme un puissant talisman contre le mauvais il : on
suspend cette pierre bleue au cou des enfants, on en orne les colliers
des animaux de trait pour les préserver de la fatigue et des accidents...
(d'après Dictionnaire des Symboles. 1982, P. Bariand et
J.-P. Poirot, Larousse des pierres précieuses. 1985).
4
En effet, le fait que ces pigments et substances colorantes : terres,
métaux, minéraux, végétaux, animaux... extraits
cueillis, cultivés, pêchés... transformés ensuite
en colorants à l'aide d'ingrédients issus d'humeurs ou de
parties animales ou humaines servant de réactifs chimiques (sang,
chairs desséchées des momies égyptiennes, os, urine,
bile...), tend à souligner l'aspect symbolique de ces colorants.
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