Teintures précieuses de la Méditerranée : pourpre, kermès, pastel


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Empereurs byzantins "nés dans la pourpre", rouge écarlate du manteau du Christ, fabuleux "pays de cocagne" où l'or bleu du pastel en coques assure indéfiniment la prospérité générale... La pourpre, le kermès et le pastel, trois teintures mythiques entre toutes, profondément inscrites dans le patrimoine culturel des civilisations méditerranéennes, ont été choisies comme exemples pour illustrer les acquis de recherches pluridisciplinaires récentes sur l'histoire et l'archéologie de la production des colorants. Une exposition internationale a eu lieu au Musée des beaux-arts de Carcassonne (novembre 1999-février 2000) puis au Centre de documentació i Museu tèxtil de Terrassa, près de Barcelone (juin-septembre/2000) sur le thème de l'importance culturelle et économique de colorants extraits du monde vivant (animaux, plantes).

L'exposition et le catalogue1 nous invitent à un voyage philosophique et scientifique. Découverte de l'identité et de la vie des animaux et des plantes qui fournissent ces couleurs (coquillages producteurs de pourpre ; chêne-kermès infesté de kermès des teinturiers ; plantes de pastel, coques et "agranat"). Découverte, grâce à une série de sources écrites (tablette en cunéiforme, papyrus, manuscrits) des recherches techniques, philosophiques et scientifiques. Découverte de la nature chimique de ces colorants et des procédés de fixation des colorants sur les fibres textiles.


 
Le coquillage à pourpre le plus connu, le murex Phyllonotus brandaris. La coquille étant cassée au niveau de la glande hypobranchiale du mollusque, l'exposition de son contenu à la lumière déclenche le développement du pigment pourpre, principalement composé, chez cette espèce, de dibromo-indigotine.

Le pourpre
Il existe deux ensembles de textiles d'une grande importance : ceux découverts à Palmyre en Syrie, il y a 60 ans, et la riche collection de tissus coptes conservée au musée Georges Labit à Toulouse. Aux premiers siècles de notre ère émerge le contraste saisissant de deux milieux de teinturiers et de tisserands méditerranéens. L'un, en Égypte, n'utilise que parcimonieusement les teintures animales, rares et chères, alors que l'autre, sur les côtes du Levant, dispense la pourpre avec largesse, n'hésitant pas à surajouter encore à ce luxe celui des rouges d'insectes.

Le kermès
Pour des raisons encore insuffisamment élucidées, l'art de teindre les étoffes en vraie pourpre disparaît peu à peu du monde méditerranéen au cours du Moyen Âge et parallèlement, la teinture au kermès, déjà hautement prisée durant l'Antiquité, illumine de son rouge intense les soieries médiévales les plus précieuses, où elle se rehausse souvent de fils d'or. En outre, la valeur symbolique que lui confère son suc couleur de sang ouvre au kermès un autre débouché, celui des applications médicinales ("Confection d'Alkermès", inventée par Mésué à Bagdad au début du IXe siècle).

Le pastel
La cuve de pastel est le thème essentiel d'une tablette néo-babylonienne de recettes de teinture en caractères cunéiformes et c'est, encore aujourd'hui, d'une cuve au pastel qu'est sorti le tissu d'un modèle de la dernière collection haute couture d'Olivier Lapidus. Des trois teintures précieuses considérées ici, le pastel est la seule végétale et donc la seule susceptible d'être produite en grande quantité. Des centaines de tonnes d'agranat ont fait, entre le XVe et le XVIe siècle, la fortune de dynasties de grands pasteliers, non seulement à Toulouse mais dans d'autres villes du Languedoc.

Heureuse coïncidence : grâce à un partenariat entre le Centre d'application et de traitement des agro-ressources (école nationale supérieure de chimie de Toulouse-Université Toulouse 3), la société " Bleu de Lectoure " recommence à produire des peintures au pastel et plusieurs coopératives agricoles (Ariège et l'Aude) développent les premiers essais de production d'indigo à l'échelle industrielle. Ainsi, la longue histoire des teintures naturelles intimement liée à l'histoire du monde méditerranéen franchit-elle le cap du deuxième au troisième millénaire dans des perspectives de renouveau.

Pour en savoir plus :

  • D. Cardon (dir.). Teintures précieuses de la Méditerranée : pourpre, kermès, pastel, catalogue bilingue français-castillan. éd. Musée des beaux-arts de Carcassonne / Centre de documentació i Museu tèxtil de Terrassa, 1999.
  • A. Lorquin. Nat, étoffes égyptiennes de l'Antiquité tardive au Musée Georges Labit. Paris-Toulouse, 1999.

     

    Une recherche pionnière en archéométrie : l'analyse des teintures des textiles anciens
    L'analyse systématique des colorants présents sur les textiles anciens de différentes époques et civilisations est une voie de recherche des plus prometteuses, qui implique des collaborations pluridisciplinaires entre historiens, biochimistes et chimistes spécialisés dans les différentes techniques d'analyses des colorants.

    La recherche et l'étude de recettes anciennes de teinture permettent d'identifier les sources de colorants utilisées préférentiellement à certaines époques et dans certaines régions du monde. L'archéologie expérimentale, supposant de bonnes connaissances naturalistes, consiste à récolter une grande diversité de plantes et d'animaux tinctoriaux pour reproduire les recettes anciennes et produire des échantillons de teinture de référence. Aux biochimistes revient l'étude de la composition chimique de ces sources biologiques de teintures et l'identification des composants qui se fixent sur les fibres textiles.

    Actuellement, les techniques chromatographiques (chromatographie liquide haute performance) et spectrométriques sont très employées. Le prélèvement d'échantillons (fragments de fils de quelques milligrammes) est encore indispensable. En France, le Laboratoire de recherche des monuments historiques (Champs-sur-Marne) est le seul laboratoire qui effectue couramment des analyses de colorants sur les textiles anciens. C'est dans ce laboratoire qu'a été réalisée, par Witold Nowik, la majorité des analyses pour l'exposition. De nouvelles techniques d'analyse non destructives sont en cours d'élaboration avec l'espoir d'opérer " in situ " sans déplacement des documents. Claude Coupry, du Laboratoire de dynamique, interactions et réactivité (LADIR, CNRS-Université Paris 6), a travaillé à l'identification des colorants de deux manuscrits à peintures conservés en Languedoc. Le laboratoire projette d'étendre ces techniques à l'analyse des textiles.


    1 Voir référence. La traduction du catalogue en japonais paraît en quatre parties depuis le début de l'année 2001 dans le magazine scientifique Senshoku-Alpha.

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