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La
bourse Michel Seurat 2000 a été attribuée à
Hélène Poujol pour son travail de recherche sur "la
mémoire collective du groupe alévi en Turquie et dans la
diaspora : traces, usages et production des souvenirs". Cette distinction
lui a été remise par Marie-Claude Maurel, directrice du
département des Sciences de l'homme et de la société,
le mercredi 4 avril 2001, au cours d'une cérémonie au siège
du CNRS.
Quelle
est la place de la communauté alévie dans la Turquie d'aujourd'hui
?
Identité
confessionnelle et culturelle spécifique, ethniquement partagée
entre Turcs et Kurdes, l'alévisme constitue un élément
primordial du tissu segmentaire turc et représenterait entre 15
et 20 % de la population de Turquie. Les recherches menées sur
les Alévis, depuis la période ottomane jusqu'à aujourd'hui,
véhiculent sur ce groupe, un certain nombre d'idées reçues,
de faits historiques majorés ou minorés, selon la position
méthodologique ou politique adoptée par le chercheur. La
carence la plus évidente est la quasi inexistence d'approches sociologiques
produites par la recherche tant locale qu'occidentale.
Hélène Poujol, doctorante à l'EHESS dans le cadre
du Centre d'analyse et d'intervention sociologiques1
(CADIS) et chercheur associé à l'Institut Français
d'études Anatoliennes (IFEA), prépare sur cette communauté
une thèse dirigée par Farhad Khosrokhavar, directeur d'études
à l'EHESS. Sa recherche analyse les modalités d'insertion
de l'identité alévie dans la Turquie contemporaine.
Cette communauté est traversée par la plupart des antagonismes
qui divisent la société et génèrent des dynamiques
de violence : clivage ethno-linguistique turco/kurde ; divergences confessionnelles
: musulmans sunnites et alévis ; oppositions idéologiques
entre les défenseurs de la laïcité et les tenants d'un
discours religieux, entre la droite et la gauche ; divisions socio-économiques
plus classiques entre riches et pauvres, ville et campagne, centre et
périphérie.
C'est en explorant la mémoire du groupe alévi que s'effectue
l'approche sociologique de cette identité. Les souvenirs collectifs
permettent d'évoquer les symboles, les commémorations, la
transmission et conduisent à étudier les diverses formes
de mémoires opérantes : mémoire individuelle, familiale,
communautaire, historique. Solliciter le souvenir fait aussi resurgir
l'oubli, l'inconscient collectif, l'imaginaire, les mythes et délimite
les domaines de l'auto-censure et de la censure. Comme tout groupe minoritaire
disqualifié et stigmatisé par le groupe majoritaire, les
Alévis souffrent d'un déficit d'image ; ainsi pour l'individu
comme pour la communauté, se met en place une auto-répression
des mots, des sentiments, de la mémoire collective, tandis que
l'idéologie nationale turque exerce sa pression sur ce besoin de
mémoire.
La gestion de la mémoire est en Turquie un sujet sensible et crucial.
La nation moderne s'est affirmée en rupture avec la mémoire
historique de la zone et l'unité nationale s'est construite sur
les bases d'un passé réinventé excluant des nouveaux
mythes républicains l'expression et la commémoration d'une
mémoire distincte. Cette rupture radicale a été servie,
en partie, par l'édification d'une langue nouvelle, la production
d'une histoire officielle et une forte folklorisation de certaines traditions
censées incarner la "turcité originelle". Cette
reconstruction des souvenirs n'a pas pour autant effacé les mémoires
particulières et le désir de se redéfinir autour
de mémoires plurielles s'exprime de manière symptomatique
en Turquie. Le nationalisme turc et la revendication islamiste s'édifient
désormais sur les bases d'une turcité réconciliée
avec son passé islamique, tandis que le nationalisme kurde se construit
sur une ré-appropriation de la mémoire proprement kurde,
dans laquelle la communauté alévie occupe d'ailleurs une
place importante.
Les Alévis s'insèrent dans ce souci partagé de réhabilitation
du "particulier" et font appel à la mémoire collective
du groupe pour rendre valide leur perception de la réalité
historique. Cette convocation de la mémoire est d'autant plus nécessaire
que tout leur passé en Turquie se caractérise par une série
de désertions successives des souvenirs, par des dénis de
mémoire
récurrents auxquels ils ont dû faire face depuis le début
de leur histoire et qui se perpétuent encore aujourd'hui.
La multiplicité des références qui caractérise
le groupe alévi (rébellion et révolution, pratiques
religieuses, dévotion envers les martyrs, mémoire républicaine,
kurde, etc.) permet d'établir des typologies en fonction de critères
variables et d'isoler certaines figures, lieux ou événements
qui incarnent et illustrent la diversité de ces mémoires.
Toutes les facettes sont sollicitées : qu'il s'agisse par exemple
d'événements tragiques comme les pogroms anti alévis
des années 1970... ou de manifestations culturelles tels les festivals
d'Hacibektach d'Abdal Musa ou de Sivas.
Le terrain de l'étude se situe d'abord en Turquie. Afin de mettre
en évidence les usages distincts et encodages symboliques de l'espace,
les points d'ancrage de la recherche se transportent alternativement dans
une zone rurale puis en milieu urbain et péri-urbain où
les comportements culturels et l'identité produite diffèrent
fortement.
L'étude se déplace ensuite dans quelques pays de la diaspora
(Allemagne, Angleterre, France) où les communautés alévies
sont numériquement importantes et où la conscience identitaire
est particulièrement développée. Ces approches appliquées
à deux terrains fort différents révèlent des
auto-perceptions identitaires sensiblement divergentes selon que les Alévis
vivent sur le territoire national ou dans l'immigration.
C'est en explorant cette mémoire sous multiples formes et en enrichissant
par là même la connaissance de cette communauté, que
ce travail de recherche espère contribuer à une perception
approfondie et à une meilleure compréhension du groupe alévi
tant en Turquie que dans la diaspora.
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La
bourse Michel Seurat
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La
bourse Michel Seurat a été créée en
1988, "
pour honorer la mémoire de ce chercheur
CNRS, spécialiste des questions islamistes, disparu dans
des conditions tragiques". Elle vise à aider financièrement
chaque année un jeune chercheur, français ou ressortissant
d'un pays du Proche-Orient, contribuant ainsi à promouvoir
connaissance réciproque et compréhension entre la
société française et le monde arabe. L'appel
à candidature porte sur "les sociétés
ou les cultures contemporaines du Proche-Orient".
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1
Unité de l'EHESS associée au CNRS.
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