Pour une approche scientifique de la communication des sciences


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Les sciences et techniques nous entourent et semblent façonner notre monde. Nous en parlons chaque jour et surtout, nous en parlons de manière collective via différents médias qui constituent, dans nos sociétés, une sorte de place publique métaphorique. Sauf exception, c'est par leur intermédiaire que le public a pu apprendre l'existence des OGM, d'Internet ou de la dernière planète découverte hors de notre système solaire. Les sciences et les techniques sont donc au centre de débats quotidiens et impliquent différents acteurs - les scientifiques, les ingénieurs, les journalistes et bien sûr les citoyens.

Ces débats et discours jouent un rôle essentiel dans l'appropriation sociale de nouveaux savoirs et techniques. Il n'est guère étonnant qu'ils soient parfois l'objet de conflits, visibles entre scientifiques et journalistes qui vont se disputer la dernière lecture d'un article ou plus latents quand le public se demande s'il dispose de toute l'information nécessaire, s'interrogeant aussi bien sur les compétences des journalistes que sur la franchise des scientifiques.

Face à cet état de fait, il est indispensable d'adopter une approche scientifique de la communication à propos des sciences et des techniques. Est-ce à dire qu'une pratique spontanée de la communication scientifique ne peut être réussie ? Certes non, mais pour aller plus loin, pour comprendre les mécanismes en jeu, il est utile de faire appel aux travaux de la sociologie des médias, de l'anthropologie de la communication, de la linguistique ou de la psychologie sociale.
Que peuvent en effet apporter les sciences humaines et sociales aux problèmes qui nous intéressent ? En voici quelques exemples :

  • Des recherches que les sociologues mènent auprès du public sur ses perceptions de la science nous informent sur ses attentes et ses interrogations1. Elles nous apprennent que ce public n'est pas aussi "anti-science" qu'on le dit parfois et nous montrent la forte demande de "responsabilité sociale" qu'il adresse aux scientifiques.
  • La sociologie de la réception nous éclaire sur l'importance de la relation entre publics et médias, rejette les modèles simplistes d'influence massive des médias et nous montre la nécessité de comparer et de distinguer : Le Monde ne parlera pas de science et de techniques comme Le Parisien, ni La Recherche comme Science et Vie. Chaque journal, chaque revue a son propre public et une analyse fine de leurs discours nous renseigne aussi sur les visions de leurs lecteurs2.
  • La linguistique nous montre, par exemple, que parler de science implique bien plus qu'une traduction des termes difficiles3.
  • L'analyse que font les sociologues du rôle de l'expert situe mieux la place des scientifiques et des ingénieurs dans le débat public autour des nouveaux objets techniques4. De même, les sociologues des sciences nous décrivent l'écho et les répercussions que peuvent avoir les grandes campagnes médiatiques (comme le Téléthon) sur le milieu scientifique5.
  • Les sociologues du journalisme pourraient nous en dire bien plus sur les journalistes scientifiques : Qui sont-ils ? Sont-ils de formation littéraire ou scientifique ? Leur fonction est-elle prestigieuse dans leurs journaux ? Leurs collègues du service politique ne leur "piquent"-ils pas les meilleures histoires, quand José Bové s'attaque aux OGM, ou quand la vache folle fait vaciller la cohabitation6 ?
  • Les anthropologues de la communication observent la manière dont le public explore un musée scientifique, la façon dont il commente ce qu'il voit, comment il met réellement les mains sur une exposition "hands-on", pour mieux comprendre la nature de l'activité qui s'y déroule. Divertissement7, apprentissage, ou les deux ?
    Toutes ces interrogations incitent à la modestie : on ne peut plus légitimement proclamer que tel mode de vulgarisation est meilleur qu'un autre ou que telle émission scientifique est plus intéressante qu'une autre. Beaucoup reste à comprendre. Mais ces recherches conduisent tous les acteurs concernés à s'interroger sur leurs pratiques de communication de la science et à se remettre en question. écouter l'autre, n'est-ce pas le gage d'une communication réussie ?

    Les attentes du public...
    ...vis-à-vis de la science
    Qu'attend le public aujourd'hui de la science ? Quelles questions se pose-t-il sur la science ? Quelles réponses souhaite-t-il recevoir ? Puisque la science est avant tout source de connaissances, est-ce la compréhension de l'Univers et la connaissance de la nature qui motivent la curiosité du public ? S'intéresse-t-on aux conditions concrètes de développement de la recherche scientifique, aux moyens dont elle dispose, au contrôle social de cette activité ? Ou bien cherche-t-on, plus prosaïquement, à saisir ce que seront les conséquences pratiques du développement scientifique et technique ? Pour trouver des réponses à ces questions,la Délégation à l'information scientifique et technique (DIST) du CNRS a engagé plusieurs actions de recherche au cours de l'année 1999. Les résultats ont été présentés dans le n° 381 de CNRS Info daté de février 2000.

    Dans un premier temps et afin d'explorer librement la vision que peut avoir le publicde la science et de l'activité des scientifiques, le Laboratoire "Communication et politique" du CNRS a procédé à 24 entretiens semi-directifs en face à face d'une durée d'une heure trente environ*, auprès d'un échantillon de personnes diversifiées selon des critères de sexe, d'âge, de catégorie socioprofessionnelle (CSP) et enfin de lieu de résidence (province/Paris).
    Le but de cette recherche était de cerner les représentations de la science qu'a le grand public, mais aussi de déterminer le rôle des médiateurs dans la perception de la science, d'évaluer les outils et les moyens pertinents pour sa vulgarisation, et enfin de préciser le type de questions que le grand public pose à la science. Les questions dégagées lors de cette enquête qualitative ont été dans un second temps soumises au public selon une méthode de sondage afin de quantifier l'importance relative que leur accorde le public.

    Le monde scientifique est, pour les interviewés, un univers nébuleux, où les différentes disciplines ne sont ni catégorisées ni unifiées par des principes fédérateurs ou des démarches communes. Les principales attentes vis-à-vis de la recherche scientifique s'organisent autour de la volonté de trouver un bénéfice direct pour soi-même et son entourage, voire pour l'humanité et son environnement. Le souci permanent des conditions d'existence de l'être humain rencontre alors, selon chacun, une discipline scientifique particulière : il s'agit essentiellement de la médecine ou de la biologie, des sciences qui touchent à la préservation de la planète et, enfin, de l'astronomie. Ce bénéfice est jugé d'autant plus primordial que les interviewés ont le sentiment que la recherche de ces dernières décennies a plutôt fonctionné en vase clos, sans évaluer ni maîtriser les conséquences de ses découvertes. La plupart des interviewés évoquent la nécessité et l'urgence de créer des instances de contrôle et régulation de la recherche scientifique afin d'en limiter les dérives, notamment en matière d'environnement et de génétique.

    * 12 entretiens à Angers (hommes et femmes de 18 à 65 ans, CSP A, B+, B- et C) ; 12 entretiens à Paris (hommes et femmes de 18 à 65 ans, CSP A, B+, B- et C) ; terrain réalisé en juin et juillet 1999.


    1) Voir CNRS Info n°381, février 2000 et encadré.

    2) Suzanne de Cheveigné. L'environnement dans les journaux télévisés : Médiateurs et visions du monde. CNRS ÉDITIONS, 2000.

    3) Jean-Claude Beacco (dir.). L'Astronomie dans les médias : Analyses linguistiques de discours de vulgarisation. Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2000.

    4) Francis Chateauraynaud, Didier Torny. Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l'alerte et du risque. Ed. EHESS, 1999.

    5) Paul Rabinow. L'ADN à la française. Odile Jacob. 2000.

    6) Françoise Tristani-Potteaux. Les journalistes scientifiques. Economica, 1997.

    7) Jean Davallon. L'exposition à l'œuvre. L'Harmattan, 2000.

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