L'hospitalité, une épreuve de l'autre


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Dans son essai intitulé Le sens de l'hospitalité, Anne Gotman, directrice de recherche au CNRS au Centre de recherches sur les liens sociaux1, étudie les ressorts de l'hospitalité, point de rencontre entre solidarité et coopération d'une part, prudence et distance, de l'autre. À travers l'étude concrète des relations qu'engendre l'hospitalité, notamment dans la sphère domestique, la sociologue analyse les problèmes inhérents à cette pratique sociale fondée sur l'asymétrie et la territorialisation, à la fois source de conflits, de compromis, de sacrifices et de richesses. Une pratique qui nous renseigne avant tout sur notre rapport à l'autre.

"L'hospitalité se perd !" Souvent affirmée, cette sentence reflète mal cependant la réalité de ce que l'on considère généralement comme une vertu. Hier obligation religieuse (le devoir d'accueillir indigents et voyageurs), l'essentiel de ses pratiques a glissé vers la sphère étatique. La protection des populations les plus faibles étant entrée dans le droit et s'exerçant désormais par voie de redistribution, l'hospitalité stricto sensu est alors devenue une affaire personnelle et n'est due que dans des circonstances d'exception - mais pas rares. Librement consentie, l'hospitalité est toujours la réponse à un manque, une demande, un besoin et, du registre de la solidarité, constitue une qualité sociale avant d'être d'ordre individuel.

Le sens de l'hospitalité puise à de multiples sources : altruisme, habitude familiale, besoin d'être entouré, impression de ne pas avoir été soi-même accueilli, pratique du déracinement, sentiment d'enfermement familial, désir de lutter contre le ronron du quotidien… Réciprocité, partage, sentiment d'injustice, engagement humanitaire sont des valeurs collectives qui nourrissent les pratiques de l'hospitalité et leur donnent sens. La solidarité avec l'être parfois bafoué dans sa dignité pousse d'autant plus à l'hospitalité que celle-ci repose sur un rapport interpersonnel direct. En effet, l'accueillant contemporain veut s'impliquer, établir une relation avec son hôte, même si elle doit être réduite et contrôlable.

Fondamentalement, le lien d'hospitalité n'est pas égalitaire : chez autrui, on ne fait pas comme chez soi. Et avoir les clés ne change rien. L'hôte ne jouit en fait que des droits accordés par le maître de maison, qui est à son service. D'où la complexité de la relation et les difficultés qui peuvent en naître : sentiment pour l'accueillant d'être exploité ; et pour l'accueilli, d'être prisonnier. L'hospitalité exige l'établissement de règles fines de cohabitation. Mais, la plupart du temps, celles-ci devront, avant d'être acceptées, devinées par l'hôte. Dans l'idéal, ce dernier devra les adopter sans montrer qu'il s'y adapte et ne devra pas avoir à se les faire rappeler. De l'alimentation au contrôle des entrées, vaste est le terrain de la lutte pour le monopole. C'est d'ailleurs cette asymétrie qui, empêchant l'hôte de s'installer durablement, permettra de faire cesser l'hospitalité. Néanmoins, dans une société égalitaire, où l'identité statutaire laisse la place à l'identité personnelle, l'asymétrie tend à s'atténuer.

La territorialisation de l'hôte est la manifestation la plus criante de l'asymétrie. L'hospitalité nécessite en effet la délimitation d'une aire qui lui soit accessible, une distance entre résidents permanents et occasionnels, une différenciation des espaces. Au cœur : ménager intimité mais aussi sociabilité. Cet espace peut toutefois se transformer en lieu de cantonnement, de confinement, voire d'enfermement. Tel est, par exemple, l'écueil rencontré par l'espace Arc-en-ciel de l'association Aides, qui accueille des personnes touchées par le Sida. Ayant adopté les pratiques de l'hospitalité (bien-être, convivialité, modalités participatives, dimension temporaire…), il se retrouve en effet exposé à des risques de renfermement par l'intérieur (chronicisation) ou l'extérieur (ghettoïsation).

Don sans contrepartie exigible, l'hospitalité est d'autant plus généreuse qu'elle requiert un grand investissement personnel. L'accueillant doit à son hôte confort et réconfort, attention et attentions. Cette avancée vers l'autre, chacun l'estime cependant toujours en retrait par rapport à ce qu'il pourrait faire. Ainsi, pour la plupart des gens, l'hospitalité n'existe que si elle génère vraiment un dérangement. Derrière plane la notion de sacrifice.

L'accueillant étant intégré dans un système, la maison, l'hospitalité pose la question de l'insertion dans l'organisé. Appelé peu à peu à participer aux tâches domestiques et à contribuer à la vie du collectif, l'hôte ne doit peser sur la vie de personne pas plus que sur celle du groupe, savoir se régler sur le pouls de la maison (en termes d'approvisionnement, de participation aux frais…), ne pas imposer ses rythmes. En face, la réponse des accueillants oscille entre surorganisation et improvisation. Cette intégration est en tout cas un énorme gisement de conflits et sa réussite tient à la juste distance entre familiarité et extranéité. Mais l'hôte entre également dans un groupe familial, des liens conjugaux, des rapports parents-enfants…, et dramatise, par sa présence, le réel des relations quotidiennes.

Personne en plus, parfois en trop, l'accueilli pousse l'accueillant à s'interroger sur l'altérité, son rapport à l'autre, cet autre qui trouble l'ordonnancement de la coexistence. Entre l'ignorance de ses invités et l'abandon de ses coutumes, l'accueillant devra trouver sa marque, analyser ce sur quoi il peut céder ou non. Or, tous les marqueurs - l'alimentation en est le principal - et tous les degrés d'altérité ne sont pas pareillement neutralisables. Pays d'origine, milieu social, personnalité sont des éléments déterminants. Si les différences culturelles sont traitables car circonscrites et collectivement déterminées, celles allouées à la personnalité le sont nettement moins. L'imputation de la responsabilité départage les hôtes déméritants de ceux qui sont involontairement dépourvus, telles les victimes de guerre. Désir d'altérité et désir de similarité sont ainsi mobilisés de concert dans l'aventure hospitalière.

Mais l'hospitalité a, par essence, l'inhospitalité pour horizon. Et c'est en général la reprise de l'autonomie de l'hôte, la fin de son état de besoin, qui inverse le processus d'agrégation à la communauté, laquelle, par une déqualification, le mène vers la sortie. Ainsi, si l'hospitalité se bâtit à partir de la fabrication du même, son contraire le fait en créant de l'étranger. En atteste le processus qui, pendant la Seconde guerre mondiale, a conduit progressivement à l'expulsion des juifs de France.

L'hospitalité est riche d'apports et de difficultés, d'ajustements et de compromis, de sacrifices et de conflits. Les témoignages de ceux qui ont vécu des expériences parfois extrêmes d'accueil de membres de leur entourage, de réfugiés, de personnes atteintes du Sida montrent l'importance des rapports de sexe, de territoire, de pouvoir et d'identité qui se jouent entre hôtes ainsi que les contradictions entre logiques privée, marchande, associative ou d'état. Accueil de l'autre, l'hospitalité est une véritable épreuve de l'autre, un phénomène aux multiples facettes, au cœur des problèmes sociétaux.

Anne Gotman est sociologue, directrice de recherches au CNRS. Affectée au Centre d'études et de recherches sur le lien social (CERLIS, CNRS-Université Paris 5), elle est également chargée de mission au Plan urbanisme construction architecture, et travaille essentiellement sur les questions d'habitat et sur les pratiques patrimoniales. Elle a notamment publié Hériter, aux Presses universitaires de France, en 1988, et Dilapidation et prodigalité, aux éditions Nathan, en 1995.


Référence :
Le sens de l'hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l'accueil de l'autre. Anne Gotman. Coll. Le lien social - Presses universitaires de France, 2001. 507 p. - 198 F

1 CERLIS, CNRS-Université Paris 5.