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L'auteur
de La condition humaine, de L'Espoir et des Antimémoires, infatigable
militant anti-colonialiste, témoin de la lutte républicaine
en Espagne, résistant puis chantre inspiré du gaullisme,
aurait eu cent ans cette année. Janine Mossuz-Lavau, directrice
de recherche au Centre d'étude de la vie politique française1
(CEVIPOF) retrace dans le Dictionnaire des politiques culturelles2
le parcours sans faute d'un homme de lettres épris de culture dont
le programme ambitieux a largement contribué au rayonnement de
la France. Extraits.
En
1958, André Malraux, ministre délégué à
la présidence du Conseil du premier gouvernement du général
de Gaulle, se voit chargé "de la réalisation de divers
projets et notamment de ceux ayant trait à l'expansion et au rayonnement
de la culture française"3.
En 1959, il devient ministre d'État chargé des Affaires
culturelles. "Le ministère chargé les Affaires culturelles
a pour mission de rendre accessibles les uvres capitales de l'humanité,
et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français
; d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel,
et de favoriser la création des uvres d'art et de l'esprit
qui l'enrichissent"4.
Le
projet est ambitieux, mais les débuts difficiles se caractérisent
par une quasi-inexistence de moyens, un dénuement à peine
imaginable, un entourage administratif sceptique et souvent hostile. Pourtant,
la " magie Malraux " va opérer. à ses détracteurs,
André Malraux oppose une certaine conception de la culture. Obsédé
par la mort, il se tourne vers une méditation intemporelle où
l'art et la mort tiennent les rôles titres.
Les grands chantiers
Nombre
de réalisations5
sont à mettre à son actif comme la réorganisation
ou la création des instances en charge de la culture. En 1962-1963,
une Commission nationale pour la musique est constituée. Marcel
Landowski est nommé inspecteur général de l'enseignement
musical et André Malraux lui confie le Service de la musique, ce
qui provoque des réactions fortes de la part des partisans de Pierre
Boulez qui voient en Marcel Landowski un "conservateur". L'Orchestre
de Paris voit le jour et son premier concert en octobre 1967 sera dirigé
par Charles Munch.
À l'actif du ministère des Affaires culturelles, il faut
également signaler l'Inventaire. "L'idée d'un recensement
gigantesque de tout ce que la France recèle et a recelé
en édifices, en uvres d'art, avec une vision large, nouvelle,
ouverte, moderne de l'activité artistique saisie dans son contexte
topographique [
] et dans l'épaisseur chronologique - tout
se superpose ici depuis deux ou trois mille ans"6.
Dans cette volonté, sans cesse réaffirmée, de mettre
le public au contact des uvres d'art, André Malraux fait
organiser de grandes expositions. Il fait installer des statues de Maillol
aux Tuileries, rend aux monuments parisiens leur blancheur, commande un
nouveau plafond à André Masson pour le théâtre
de l'Odéon et à Marc Chagall pour l'Opéra. Il fait
entamer un cycle de travaux dans les musées et les cathédrales.
Il y aura quelques fausses notes, voire quelques scandales, comme l'éviction
d'Henri Langlois du poste de directeur de la Cinémathèque
française ou encore son silence lors de l'interdiction du film
"La Religieuse" de Jacques Rivette.
Les maisons de la culture
La
mise en uvre des maisons de la culture - où chacun pourrait
disposer gratuitement de reproductions et de livres -, reste le projet
le plus attaché à son nom. Ces maisons, il y en aura douze,
étaient chargées d'assumer la diffusion des uvres
capitales ; de favoriser la création des uvres de l'art et
de l'esprit ; de favoriser la rencontre entre le créateur et son
public ; de mettre le public en contact non seulement avec les grandes
uvres du passé mais aussi avec l'image inachevée de
la culture vivante6.
La
politique d'André Malraux sera contestée lors des "événements"
de mai 1968. Les directeurs de maisons de la culture, des centres dramatiques
et des troupes permanentes rendent publique une déclaration qui
énonce que leur attitude à l'égard de la culture
apparaît "à une quantité considérable
de [leurs] concitoyens comme une option faite par des privilégiés
en faveur d'une culture héréditaire, particulariste, c'est-à-dire
tout simplement bourgeoise".
La fraternité planétaire de la culture
André Malraux ne borne pas son action en faveur de la culture à
la seule France. Le mythe culturel serait seul assez fort pour faire de
chaque individu vivant sur la Terre un citoyen de la communauté
mondiale. Aussi uvre-t-il en faveur d'une fraternité planétaire.
Si André Malraux assume pleinement sa charge de ministre des Affaires
culturelles, il est l'un des ambassadeurs privilégiés du
général de Gaulle jusqu'en 1962, année qui marque
la fin de la guerre d'Algérie. Il fait en 1959 un voyage dans plusieurs
pays d'Amérique latine et déclare à Rio de Janeiro
: "La France, dans des conditions atroces, marche avec une plaie
au flanc. Si on la fait trébucher, Brésiliens, que ce ne
soit pas vous." (Le Monde, 29 août 1959). épousant
les positions du général de Gaulle, il demeure suspect aux
yeux de certains hommes d'extrême droite et reçoit d'âpres
critiques venues de la gauche.
À l'automne 1960, les artistes qui ont signé le "Manifeste
des 121" (sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie)
se voient interdire l'accès aux scènes parisiennes publiques.
à propos d'une représentation théâtrale, Tête
d'or de Claudel, donnée quelques mois plus tôt au Théâtre
de France, on peut lire dans l'Observateur (13 octobre 1961) :
"Cette séance mémorable ne pourrait plus avoir lieu.
Ni André Masson, le décorateur, ni Alain Cuny, qui paraissait
ce soir-là n'avoir vécu que pour jouer Tête d'or,
ni Laurent Terzieff, ni Pierre Boulez ne pourraient plus paraître
sur la scène de l'Odéon. Ils ont été interdits
[...]. Je ne puis croire qu'André Malraux, s'il ne les approuve
pas, ne se sente responsable des signataires de ce Manifeste."
Après les accords d'évian, une autre menace surgit : de
1962 à 1967, l'opposition de gauche gagne du terrain et André
Malraux monte en première ligne pour la combattre, en prenant la
défense du général de Gaulle et en mettant en cause
François Mitterrand, à qui il reproche d'être non
pas un homme de gauche mais un politicien. Le 23 avril 1969, il intervient
au Palais des Sports à la veille du référendum. Le
"non" l'emportera entraînant la démission du général
de Gaulle. André Malraux pour qui le "gaullisme sans de Gaulle"
n'avait pas de sens, le suit dans sa retraite. Il ne fera pas partie du
gouvernement de Jacques Chaban-Delmas et Edmond Michelet lui succédera
au ministère des Affaires culturelles.
André Malraux va alors voyager, écrire, et toujours s'intéresser
au monde qui l'entoure.En 1971, il offrira ses services aux Bengalis en
guerre contre le Pakistan. à diverses reprises, il apparaîtra
publiquement pour commémorer la Résistance. Il prononcera
aussi, le 23 novembre 1975, un long discours pour le cinquième
anniversaire de la mort du général de Gaulle. Il meurt le
23 novembre 1976 à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil.
Vingt ans plus tard, sa dépouille sera transférée
au Panthéon, rejoignant, Place des Grands Hommes, celle de Jean
Moulin pour lequel il avait déclamé une oraison funèbre
encore gravée dans les mémoires.
1 CNRS-FNSP.
2
Référence :
Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959.
Sous la direction de Emmanuel de Waresquiel. Conseillers : Laurent Le
Bon et Philippe Régnier. CNRS ÉDITIONS/Larousse, avril 2001.
608 p. - 150 images in texte et 50 hors texte - 360 F. Voir CNRS Info
n° 392, avril 2001, p. 39.
3
Journal officiel, 26 juillet 1958.
4
Journal officiel, 26 juillet 1959.
5
Le Centre national d'art contemporain qui contribuera à préfigurer
Beaubourg est créé en octobre 1967.
6
In André Malraux, ministre d'état (page 70). Ouvrage collectif.
La Documentation française. 1996. 514 p. - 21,34 Euros.
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