Jazz et anthropologie, un mariage impossible ?


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Publié avec le concours du CNRS, L'Homme - Revue française d'anthropologie vient de consacrer un double numéro, intitulé Jazz et anthropologie, à la confrontation de ce phénomène esthétique et de cette discipline qui, passé le premier coup de foudre, n'ont cessé de se détourner l'un de l'autre. Une réflexion déjà entamée lors du colloque organisé, en 1999, par l'Association pour la recherche en anthropologie sociale (APRAS), et que prolongent les contributions ici rassemblées. Dans leur présentation, Jean Jamin1, secrétaire général de L'Homme, et Patrick Williams2, directeur du Laboratoire d'anthropologie urbaine (CNRS), démontrent combien jazz et anthropologie sont intimement mêlés.
 


Au commencement du jazz est l'altération. Tout semble en effet faussé tant dans son histoire - musique du peuple noir dans une Amérique blanche, le jazz ne verra-t-il pas son premier disque gravé, en 1917, par une formation de musiciens blancs ? - que dans son expression musicale, avec ses fausses notes, ses faux départs, sa fausse africanité, ses fausses répétitions rythmiques…, ou qu'en référence à la tradition, puisqu'autant que l'œuvre, c'est la vie qui devient l'objet d'une exécution et que le jazz affiche une étonnante capacité de remise en cause. Cela, pourtant, n'a pas empêché la plupart des commentateurs de souligner l'authenticité ethnique du jazz. Un tel paradoxe, notamment, aurait dû susciter l'intérêt de maints ethnologues ou ethnomusicologues. Mais si aussi peu de travaux anthropologiques ont été consacrés au jazz, c'est sans doute qu'il existe, outre un problème de méthode et de construction de l'objet lui-même, quelque chose de l'ordre de l'afición, qui résiste à toute étude. Ceci expliquerait par ailleurs que sa transmission se soit longtemps opérée sur le seul mode de la tradition orale.

Le jazz semble en continuelle situation d'anachronisme, ce qu'accentue le disque. En effet, celui-ci autorise une réactualisation de l'exécution, une réversibilité du temps, laquelle est au fondement même de l'œuvre de jazz. Mais ce que le disque permet de répéter indéfiniment ne se reproduira sans doute plus. De même, la transcription d'un morceau ne rendra jamais compte, par exemple, du swing qui a fonctionné sur l'instant. Enfin, l'histoire du jazz, considérée comme celle de ses enregistrements, est elle-même toujours en train de se faire : l'invention du laser, notamment, a permis l'édition de prises de sons délaissées ; le traitement numérique, de faire ressortir des éléments insoupçonnés3. Quant à la succession des courants, elle consisterait essentiellement en des reprises, des ressourcements, dans une perpétuelle invention de la tradition. Un état d'instabilité permanent donc qui a priori se prête peu à l'approche anthropologique.

Affectant les arts occidentaux et le style de vie européen, provoquant la confrontation avec de nouvelles formes d'expression musicale et l'irruption d'autres façons de représenter le corps et de mettre de l'art dans la vie, la "crise nègre" ouvrit la voie à une anthropologie. Parce qu'il réintroduisait le corps dans la musique, le jazz, quant à lui, ne pouvait que susciter l'intérêt de la nouvelle équipe du Musée d'ethnographie du Trocadéro (André Schaeffner, Georges-Henri Rivière, Michel Leiris…), qui cherchait à donner du geste aux objets exposés. Musique du "sur place" mais aussi en perpétuel état de marche, le jazz proposait, en effet, un modèle intuitif à cette muséographie ethnologique. Mais si la découverte du jazz a servi de catalyseur dans la formation d'ethnologues français de l'entre-deux-guerres et inspiré leurs premiers travaux, ceux-ci n'en firent pas pour autant un objet d'étude. Ils n'enquêtèrent ni à la Nouvelle-Orléans, ni à Chicago, ni à Harlem, sur ses conditions de production et d'exécution. Jazz et anthropologie manquèrent donc leur rendez-vous. Et il faudra attendre l'écrivain LeRoi Jones pour voir le jazz abordé dans une perspective anthropologique4.

Détachant le jazz de l'Afrique et soulignant le devenir américain des Noirs africains, Le Roi Jones inverse la perspective : la musique qu'ils inventent apparaît alors comme une chronique de leur histoire, de leur mobilité sociale et culturelle. Il fait coïncider faits musical et social, réévaluation esthétique du jazz et émancipation sociale des Noirs américains. Cependant, curieusement, son travail n'inaugure pas de nouvelle étape dans les études anthropologiques, sur le jazz. Y aurait-il donc pour cette discipline une difficulté à penser cette musique ? Considérer les Noirs américains comme une communauté pose des difficultés ; considérer le jazz comme sa voix, encore plus. Contrairement au blues, le jazz ne peut en effet être assimilé à la musique d'une communauté. Si c'était le cas, comment pourrait-il recevoir l'adhésion de personnalités qui ne lui sont aucunement liées ? Comment celles-ci pourraient-elles l'enrichir et y trouver leur épanouissement ? Autant de questions que devrait résoudre une anthropologie du jazz.

Autre sujet d'interrogation : les terrains d'observation du jazz propres à l'anthropologie. Rechercher la raison pour laquelle les jazzmen tiennent à se peindre plus comme des voyous que comme des professionnels exigeants, ou encore montrer comment toutes ces créations individuelles s'articulent les unes aux autres sont des voies à explorer. Car c'est faire de l'ethno-logie en ne quittant pas la musique comme objet. L'idée de communauté réapparaît alors mais une communauté de vues, sur la façon de concevoir et de pratiquer la musique, et partant, la société. La question des archives, enfin, amène à envisager une autre raison à la réticence de l'anthropologie face au jazz. Avant d'être enregistré, ce dernier aurait pu être, en effet, la musique exclusive d'une communauté, et se trouver lié à des lieux, des hommes, des circonstances. Toutes choses séduisantes pour l'anthropologie. Avec l'enregistrement, le jazz trouve son accomplissement, devenant à la fois musique de l'instant et anachronisme. Dédoublé, il pourrait alors devenir lui-même anthropologie. Pour exemple : avec Charlie Parker, Dizzy Gillepsie et le be-bop, c'est bien d'anthropologie dont il est question, d'une mise au jour critique d'une conception du monde et d'un ordre social. Une anthropologie du jazz serait alors… un pléonasme.

Référence :

  • Jazz et anthropologie - L'Homme, Revue française d'anthropologie. Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales - n° 158-159, avril/septembre 2001. 512 p. - 210 F (32 Euros).
    Sommaire du dossier : Présentation (Jean Jamin & Patrick Williams) - Le jazz comme anthropologie ? (textes de Lucien Malson, Anne-Marie Mercier-Faivre & Yannick Seité) - D'un style ethnique (textes de Pascal Colard, Jean-Luc Jamard, Claude Macherel, Jean-François Baré) - La vie à l'œuvre (textes de Francis Marmande, Denis Laborde, Patrick Williams) - Une esthétique paradoxale (textes de Xavier Daverat, Alexandre Pierrepont, Francis Hofstein) - Diffusion, réception (textes de Olivier Roueff, Denis-Constant Martin, Michel Naepels, Jean Jamin) - Glossaire et index des musiciens de jazz (établis par Jean Jamin et Patrick Williams) - Jazzologie (Comptes Rendus de Jean-Pierre Digard, Patrick Williams, Régis Meyran, éloi Ficquet, Denis Constant-Martin, Jean Jamin).

    De la discographie et de son usage : l'œuvre ou la vie ?
    Si les enregistrements de jazz constituent le jazz, ceux effectués par un musicien au cours de sa carrière forment logiquement son œuvre. Dès lors, la discographie se retrouve à la base du commentaire critique, lequel se voit remis en question par la publication d'inédits. C'est ce qui se produit aujourd'hui avec la multiplication des éditions d'œuvres complètes. Ces intégrales, dont l'objet semble être devenu la vie du musicien, présentent, dans l'ordre, tout ce que recense la discographie. Paradoxalement, l'idée que quelque chose d'essentiel a pu échapper à l'enregistrement conduit à publier tout ce qui a été enregistré, aussi anecdotique et médiocre que cela soit. Une option derrière laquelle se dessine une conception particulière du jazz et qui soulève maintes questions. Notamment, celle de la chronologie à adopter : doit-elle être celle des enregistrements ou celle des publications ? Que privilégier ? L'événement ou l'œuvre ?

    Les prises délaissées et les multiples versions autorisent néanmoins une meilleure compréhension du processus de création chez les musiciens de jazz, et, en particulier, de la mesure de la part de l'improvisé et du concerté. Force est alors de constater que les improvisateurs accordent une large place au prévisible. Les intégrales permettent donc de toucher du doigt à l'essence du jazz, à ce qui fait courir amateurs et discographes : l'imprévisible. Ce dernier, s'il n'est pas le projet du jazz, puisque c'est l'œuvre qui constitue l'horizon des musiciens, y a véritablement sa place. Et c'est l'un des apports des intégrales que de confirmer l'impossibilité de séparer la création de ses conditions, autrement dit, l'œuvre de la vie.

    Référence : "De la discographie et de son usage : l'œuvre ou la vie ?", Patrick Williams, in Jazz et Anthropologie, numéro spécial de la revue L'Homme, n° 158-159, avril/septembre 2001.

    1 Jean Jamin est directeur d'études à l'École des haute études en sciences sociales (EHESS).

    2 Patrick Williams est directeur de recherche au CNRS.
    Médaille d'argent du CNRS en 1997, il a principalement consacré ses travaux à l'ethnologie des communautés tsiganes d'Europe et a notamment publié : "Nous, on n'en parle pas", Les vivants et les morts chez les Manouches (MSH, 1993) et Django (Parenthèses, 1998).

    3 Le traitement numérique du son appliqué à d'anciens enregistrements a permis de faire ressortir des lignes de basse, des figures rythmiques, des mises en place, des textures sonores jusqu'alors insoupçonnées.

    4 voir Le Peuple du blues, LeRoi Jones (Amiri Baraka), Paris, Gallimard, 1997(édition originale américaine, Blues People, 1963).

     

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