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Jeu
simple, sinon facile, le football, invention du XIXe
siècle, doit sa popularité à deux propriétés
essentielles. D'une part, il incarne, à travers ses compétitions,
les conditions de la réussite dans le monde contemporain : sur
le chemin du succès, il faut concilier mérite individuel,
solidarité collective, chance, minimum de filouterie et
justice favorable (celle de l'arbitre). D'autre part, il offre un support
à l'affirmation des identités collectives, des championnats
de quartiers aux compétitions internationales. Il est devenu un
des rares référents universels d'une culture mondiale, transgressant
la diversité des régions, des nations, des générations.
40 milliards de téléspectateurs (en audience cumulée)
ont suivi le Mondial qui s'est déroulé en France en 1998,
ce qui en a fait l'événement le plus regardé depuis
le début de l'histoire de l'humanité. Faut-il souligner
la progressive footballisation de la société, érigeant
ce sport en paradigme de la vie collective, les chefs d'État en
supporters, les joueurs en stars relayant les vedettes de cinéma
? Christian Bromberger, directeur de l'Institut d'ethnologie méditerranéenne
et comparative (IDEMEC)1
a consacré une partie de ses recherches aux relations entre football
et société.
Une affirmation des nationalismes
Cette passion planétaire, à laquelle seuls échappent
quelques isolats épars (dont les États-Unis qui ont développé
leurs propres sports), est devenue un baromètre sensible des relations
internationales, des antagonismes entre pays, des aspirations nationalistes.
Au fil du siècle passé, l'équipe de football est
devenue un emblème majeur de l'État-nation. Aujourd'hui,
un État ou un projet d'État, c'est un territoire, une population,
un gouvernement, une armée et une équipe de football. Une
des premières mesures des nations nouvellement indépendantes
est d'ailleurs de demander leur rattachement à la Fédération
internationale de football (FIFA) ; parfois, cette affiliation précède
l'indépendance (c'est le cas de la Palestine), si bien que la FIFA
compte plus de membres que l'ONU.
La promotion du football en moyen de mobilisation et en arme de propagande
a pris son essor dans l'entre-deux-guerres à l'époque où
s'affirment les totalitarismes. Les deuxième et troisième
éditions de la Coupe du monde (créée en 1930), qui
se déroulèrent en Italie (1934) et en France (1938), furent
l'occasion de telles démonstrations nationalistes et idéologiques.
Dans l'Italie mussolinienne, les succès de la squadra azzurra,
lors de ces deux compétitions, furent présentées
comme des preuves de la supériorité du fascisme sur les
démocraties. Les joueurs furent promus par le Duce2
en soldats de la cause nationale. De façon plus générale,
les compétitions internationales réveillent et amplifient
des sentiments d'hostilité hérités de l'histoire.
Faut-il évoquer l'atmosphère longtemps belliqueuse qui a
régné sur les matchs France-Allemagne, Pays-Bas-Allemagne,
Pologne-Russie, Angleterre-République d'Irlande, les tensions qui
s'exprimèrent lors du récent France-Algérie, etc.
? Plus loin de nous, les confrontations Iran-Irak se déroulent
dans un climat de mobilisation générale et est-il besoin
de rappeler qu'un match de football déclencha même une brève
guerre entre deux nations voisines et hostiles, le Salvador et le Honduras,
en 1969 ? Ces affinités entre football et guerre ont une traduction
immédiate : deux nations en conflit ouvert ne disputent pas entre
elles de match de football.
Mais le football n'est pas seulement un moyen de mobilisation et de confrontation
entre États. Il a été et demeure un puissant catalyseur
des revendications nationalitaires de peuples aspirant à l'autonomie
ou à l'indépendance. En 1958, l'équipe du FLN algérien,
composée de joueurs célèbres ayant déserté
le championnat de France, engage une tournée à travers le
monde, anticipant la naissance d'une nation ? À Barcelone, le Barça,
avec ses 110 000 socios3,
a été et demeure le vecteur de la revendication catalane
; ses laudateurs le définissent comme la sublimation épique
du peuple catalan dans une équipe de football, comme une
armée sans armes, l'ambassadeur d'une nation sans État,
etc. Ces qualificatifs ne sont pas purement métaphoriques. Durant
la dictature de Primo de Rivera, puis pendant celle de Franco, l'étendard
bleu-grenat du Barça était brandi à la place de la
senyera, le drapeau catalan, qui était interdit. De même,
le club de Bilbao, l'Athletic4,
a été et demeure l'emblème des revendications basques.
En Europe de l'Est, les oppositions entre équipes de football préfigurèrent
l'éclatement des républiques fédérées.
En Tchécoslovaquie, les matchs entre le Slovan de Bratislava, soutenu
par les Slovaques, et le Sparta de Prague, symbole de l'identité
tchèque, donnaient lieu à des affrontements brutaux entre
supporters, tout comme, en URSS, les rencontres entre le Spartak de Moscou
et le Dynamo de Kiev. L'explosion de la Yougoslavie fournit l'exemple
le plus récent et le plus vif des liens entre football et nationalisme.
En 1990, des incidents extrêmement graves, opposant joueurs et supporters
croates et serbes, émaillèrent les matchs entre le Dynamo
de Zagreb et l'Étoile rouge de Belgrade puis entre Hadjuk Split
et le Partizan de Belgrade. Ce furent là les prémices de
l'éclatement de la Fédération5.
Les antagonismes nationalistes à caractère religieux trouvent
aussi sur les terrains de football irlandais un théâtre privilégié.
Il y eut longtemps deux équipes nationales d'Irlande, l'une basée
à Belfast et créée avant l'indépendance du
sud de l'île, la seconde fondée à Dublin en 1921.
Les deux fédérations6
revendiquaient chacune l'appellation Irlande. Deux équipes d'Irlande
s'affrontaient donc dans les compétitions internationales. Ce n'est
que dans les années 1970 qu'une clarification terminologique s'opéra
avec l'apparition sur la scène sportive de l'Irlande du Nord.
Un ballon d'essai dans les relations internationales
Les compétitions de football ont, par ailleurs, largement été
utilisées par les instances internationales et par les États
comme ballons d'essai ou comme signaux de défiance ou de rapprochement.
En 1992, l'équipe de Yougoslavie fut exclue du championnat d'Europe
des nations alors qu'elle s'entraînait déjà en Suède
(où se déroulait la compétition) pour punir le régime
de Milosevic coupable de la guerre. Mais on n'exclut pas la même
année la Russie malgré la guerre en Tchétchénie,
la morale du football international ayant les mêmes limites que
celles de la diplomatie.
Bien des compétitions ont, à l'inverse, préfiguré
le renforcement d'alliances politiques, des réconciliations ou
esquissé, comme naguère une fameuse partie de ping-pong,
des relations plus pacifiques. La coupe d'Europe des clubs champions a
ainsi précédé d'un an le traité européen
de 1957. Elle a contribué à renforcer le sentiment de l'unité
européenne, et avec un extraordinaire sens de l'anticipation, elle
s'ouvrit d'emblée aux pays de l'Est, puis à la Turquie.
Cette consolidation de l'unité n'est cependant pas allée
sans contradictions et paradoxes puisque ces compétitions européennes
ont offert un théâtre inespéré à
l'expression des sentiments d'hostilité intercommunautaires, la
partisanerie sportive tendant à les renforcer, voire à les
créer. Les coupes du monde ont aussi été aussi le
vecteur de rapprochements diplomatiques. La qualification de l'Iran pour
le Mondial de 1998, son match contre les états-Unis (au début
duquel les équipes ont posé ensemble) ont symbolisé
la réintégration cahoteuse de ce pays dans le concert des
nations. Les commentaires qui ont suivi la victoire de la formation iranienne
face aux États-Unis, les manifestations d'opposants dans les gradins
lors de la rencontre, les débats en Iran sur la présence
des femmes dans les stades... ont cristallisé les tensions d'une
société, partagée entre souci d'ouverture et maintien
d'une ligne dure. L'attribution du Mondial 2002 à la Corée
et au Japon est le dernier avatar des liens complexes entre compétitions
de football et relations internationales. Techniquement complexe, sportivement
discutable, cette décision est, avant tout, politique pour ne pas
choisir entre deux nations qui ont entretenu, au fil de l'histoire, de
très mauvaises relations et dont les instances internationales
du football, jouant en quelque sorte le rôle de l'ONU, souhaitent
favo-riser la réconciliation. Conscient du rôle que peut
jouer le football dans les relations internationales, le président
de la FIFA ne prévoyait-il pas en 1998 d'organiser à New
York un match entre les sélections de la Palestine et d'Israël
? Les événements récents montrent les limites de
ces projets.
Bagatelle la plus sérieuse du monde, le football est devenu le
moyen le plus commun de découverte des particularités des
uns et des autres. On connaît désormais une nation à
travers son équipe, son style de jeu, sa composition (la conception
française de la citoyenneté, fondée sur le droit
du sol, s'est ainsi popularisée à travers l'équipe
tricolore et multicolore qui a remporté le Mondial de 1998,
de même que s'est incarnée une nouvelle nation à travers
la victoire des Bafana Bafana d'Afrique du sud lors de la Coupe d'Afrique
de 1996). Les compétitions sont l'occasion de braquer les projecteurs
sur la situation du pays où elles se déroulent (l'Argentine,
même victorieuse, n'est pas ressortie grandie du Mondial de 1978
qui fut l'occasion de dénoncer les horreurs de la junte militaire).
Utilisé par les États comme arme de propagande, le football
est parfois un redoutable boomerang qui cristallise les oppositions et
les aspirations insatisfaites. Il demeure aussi un baromètre des
déséquilibres du monde : à quand l'attribution du
Mondial à un pays d'Afrique ?
1
CNRS-Universités Aix-Marseille 1 et 3.
2 Quant au succès remporté
en 1938 dans la France où vient de rompre le Front populaire, il
fut attribué par la presse fasciste à l'excellence athlétique
et spirituelle de la jeunesse fasciste dans la capitale même du
pays dont les idéaux et les méthodes sont antifascistes.
3
Abonnés.
4
Rebaptisé sous le franquisme l'Athletico.
5
À l'occasion de ces manifes-tations brutales apparut sur le
devant de la scène un personnage particulièrement belliqueux,
Arkan, le leader des "Lascars", un groupe de supporters de l'Étoile
rouge de Belgrade ; il formera, avec ses affidés, une milice serbe
(les "Tigres") lors de la guerre de Bosnie, se signalera par
ses exactions, puis par ses frasques sous la protection de Milosevic avant
de disparaître dans des conditions obscures.
6
L' Irish Football Association de Belfast et la Football
Association of Ireland de Dublin.
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