Depuis quelques années, on assiste à
une mondialisation de nouvelles sectes qui exploitent la situation politique,
économique, sociale et culturelle des pays dans lesquels elles
s'installent. C'est le cas de l'Église de l'Unification, ou secte
Moon, apparue en Corée du Sud dans les années 1950 en période
de guerre froide. Trente ans plus tard, Jông Myông-Sôk,
alias Jesus Morning Star (JMS), fonde un groupe dissident, l'Église
de la Providence, qui célèbre le culte du ballon rond. Nathalie
Luca, ethnologue et membre du Centre d'études interdisciplinaires
des faits religieux (CEIFR)1
a analysé le contexte socioculturel dans lequel cette église
a pris son essor.
Depuis l'arrivée à la fin du XIX
e
siècle des missionnaires protestants en Corée, le christianisme
n'a cessé de se développer sur la péninsule. Il s'est
mêlé aux pratiques religieuses locales (chamanisme, bouddhisme,
confucianisme) donnant naissance à des groupes hybrides. Tout en
s'appropriant les valeurs occidentales associées à la modernité,
la performance, la réussite économique et la reconnaissance
internationale d'un pays, ces groupes renouent avec la culture autochtone.
Ces groupes allient croyances religieuses et intérêts politico-économiques
et cultivent une dimension très nationaliste. Ils favorisent les
échanges entre culture occidentale et culture asiatique, attirant
"dans leurs filets" certains Occidentaux séduits par
une nouvelle version donnée à leur tradition chrétienne.
C'est le cas notamment de la "secte Moon" (l'église coréenne
de l'Unification), et d'un autre groupe qui en émane, l'église
de la Providence, expression métaphorique de l'explosion économique
et de la fulgurante modernisation de la Corée du Sud.
L'Église de l'Unification ou l'opportunisme politique
L'église de l'Unification est apparue après la guerre de
Corée (1950-1953). Son fondateur, Moon Sun-Myung, né en
1920 au nord de la Corée, est originaire d'une famille bouddhiste
convertie au protestantisme. En 1936, Moon prétend recevoir un
appel du Christ qui lui demande de sauver le monde. Il s'auto-proclame
messie et, s'entourant de médecins, professeurs, étudiants,
intellectuels bourgeois, il s'emploie à la construction de sa doctrine.
La troisième et dernière période de l'histoire divine
commence : à l'Ancien et au Nouveau Testaments succède le
"Testament accompli".
La propagande anticommuniste de l'Église de l'Unification, en pleine
période de guerre froide, a reçu la bénédiction
des dirigeants coréens, justifiant la présence militaire
américaine sur le sol coréen et prouvant la supériorité
du sud capitaliste sur le nord communiste.
Cette utopie a été récupérée par de
nombreux mouvements messianiques ou prophétiques coréens.
La fusion du religieux et du politique s'est traduite par la participation
de l'Église de l'Unification à la vie économique
et culturelle de la Corée du Sud, et des pays dans lesquels elle
s'installait.
L'Église de la Providence : de l'anticommunisme au football
En 1980, Jông Myông-Sôk (JMS) fonde l'Église
de la Providence
2. Il
s'adresse à un public estudiantin et vise une audience internationale.
Il remplace l'anticommunisme de Moon par un engagement sportif. Ses cultes
dominicaux se déroulent dans les stades des universités,
autour de matches de football dont l'enjeu rituel est la réunification
des deux Corée et l'instauration du royaume de Dieu sur terre.
La naissance de l'Église de la Providence coïncide avec de
douloureux événements politiques (grèves d'ouvriers
et manifestations d'étudiants contre le régime dictatorial).
Son orientation sportive est en parfaite communion avec les préoccupations
gouvernementales des années 1980 : préparer les Jeux Olympiques
de 1988 et montrer la puissance industrielle de la Corée du Sud.
L'Église de la Providence défend donc ostensiblement la
politique du gouvernement et la soutient par des actions concrètes
qui lui valent la considération des dirigeants. Pour s'insérer
dans le projet de reconnaissance internationale par le sport, elle entraîne
une équipe de football entièrement composée d'adeptes,
espérant que certains d'entre eux puissent se hisser au niveau
national. Elle construit également dans la région natale
de JMS un immense complexe sportif. L'étude du culte footballistique
de l'Église de la Providence est très révélateur
: il parvient à fabriquer du sacré à partir d'un
jeu ordinaire pratiqué dans ce lieu profane qu'est l'université.
Un spectacle mégalomane, "simulacre du jeu"
Le football, très mobilisateur, met en scène toute la symbolique
de la doctrine, construite sur un système de complémentarité
entre un "monde des vivants" (les joueurs) divisés en
démocrates
3 et
en communistes, et un "monde des esprits" (les spectateurs)
celui de Dieu et de Satan qui orientent les vivants vers la démocratie
ou vers le communisme. De l'ardeur du jeu des premiers et de la clameur
des seconds dépend l'orientation du monde.
Pourquoi avoir choisi le ballon rond plutôt qu'un sport coréen
traditionnel pour célébrer son culte dominical ? Parce qu'il
s'agit d'un sport d'équipe où les qualités individuelles
sont mises au service du groupe. Le football, pratiqué à
un haut niveau professionnel, développe un esprit de compétition
qui suppose des sacrifices (suppression des cigarettes et de l'alcool,
interdiction ponctuelle d'avoir des relations sexuelles) et une résistance
aux blessures morales et physiques. L'Église de la Providence s'inscrit
toujours contre certains discours marxistes récalcitrants au football
: ils le considèrent comme "une multinationale qui envahit
le monde de ses slogans de vainqueurs et de vaincus".
En fait, jouer au football pour célébrer le culte permet
à l'Église de la Providence d'utiliser un double registre
: profane-ouvert et sacré-fermé. Les initiés ne regardent
pas les matches comme les néophytes. Ils leur donnent une dimension
métaphorique, un sens lié à la doctrine qu'ils apprennent
et dont les spectateurs étrangers au mouvement ignorent l'existence.
Vie religieuse et vie profane coexistent ainsi dans un même espace.
L'immédiat enraciné
Les matches de football de l'Église de la Providence ne sont pas
tout à fait comme les autres. Ils réalisent une double performance
: permettre aux adeptes de se libérer émotionnellement tout
en témoignant de l'efficacité d'un messie. Ils sont l'éloge
de la compétition et représentent la victoire du capitalisme
sur le communisme, de la Corée du Sud sur la Corée du Nord.
Le football, par son aspect spectaculaire et compétitif, permet
une libération émotionnelle collective et les matches s'apparentent
à une manifestation religieuse. Au sentiment du sacré, que
tous ressentent aux moments cruciaux du déroulement d'un match,
JMS ajoute l'inscription dans une lignée, dont on le croit le dernier
représentant, et la réalisation d'un programme politique
messianique. Dans cette perspective, les matches de football de l'Église
de la Providence deviennent l'expression proprement - et non pas métaphoriquement
- religieuse de la compétition. Il y a fort à parier que
ce choix très bien inspiré pourrait porter ses fruits lors
de la coupe du monde de football de cette année qui se déroulera
conjointement au Japon... et en Corée du Sud.
Pour en savoir
plus :