Des grillons « poussés au suicide » par un ver parasite


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Dans de nombreuses associations hôtes-parasites, les hôtes infectés présentent des différences de comportement ou de morphologie marquées, comparés aux individus sains. Ces modifications du phénotype hôte sont souvent adaptatives pour le parasite car elles augmentent la probabilité que ce dernier soit transmis d’un hôte à un autre, ou que ses stades infestants soient libérés dans un habitat favorable. Pour cette raison, on parle de manipulation parasitaire(1). Les scientifiques de l’équipe « évolution des systèmes symbiotiques »(2) tentent de percer les mystères des nématomorphes, vers parasites (environ 300 espèces réparties sur la planète) dont la biologie reste encore mal connue.


Ces vers sont parasites seulement à l’état larvaire ; au stade adulte, ils mènent une vie libre dans les ruisseaux et rivières. La principale fonction des nématomorphes adultes est de rechercher un partenaire sexuel et de se reproduire. Chaque femelle produit plusieurs millions d’œufs puis meurt. De ces œufs sortiront des larves capables d’infecter directement ou indirectement (utilisation d’un hôte intermédiaire) des insectes hôtes, surtout des orthoptères (grillons et sauterelles).

 

SÉQUENCE COMPORTEMENTALE ILLUSTRANT LE " SUICIDE " DU GRILLON DES BOIS
(NEMOBIUS SYLVESTRIS) SUIVI DE L'ÉMERGENCE DU PARASITE
PARAGORDIUS TRICUSPIDATUS.
mention obligatoire :
« Images tirées du documentaire « Le Manipulateur »
copyright VB Films - satourne@club-internet.fr »

Cette séquence comportementale peut être visualisée en film à l’adresse suivante :
http://www.blackwell-science.com/products/journals/suppmat/Jeb/Jeb410/Jeb410sm.htm

 
Un dossier entièrement consacré au parasitisme est disponible sur le site presse du CNRS à l’adresse suivante :
http://www.cnrs.fr/Cnrspresse/n385/n385.htm
Voir CNRS Info n° 385, juillet 2000.

 

Au cours de leur développement dans l’hôte, les nématomorphes passent en quelques semaines d’un stade microscopique à un ver gigantesque comparé à la taille de l’hôte. Arrivés à maturité, les nématomorphes doivent impérativement rejoindre l’eau pour se reproduire. Les scientifiques ont montré expérimentalement que ces parasites manipulaient le comportement des insectes hôtes (au moins chez neuf espèces d’orthoptères) obligeant ces derniers à se « suicider » en se jetant à l’eau.


À la suite de cette modification spectaculaire du comportement de l’hôte, il y a émergence du parasite dans l’eau. Dans le sud de la France, les « suicides » du grillon des bois (Nemobius sylvestris) ont lieu en juillet alors que ceux des huit autres espèces d’orthoptères ont lieu aux mois d’août et de septembre. Tout aussi intéressant, on assiste dans la même région à des suicides d’araignées infectées par des nématodes de la famille des mermithidés. Les mermithidés, bien que phylogénétiquement distincts des nématomorphes, évoluent sous des contraintes écologiques similaires. En effet, après s’être développés dans un arthropode terrestre (insecte ou araignée), ils doivent aussi rejoindre le milieu aquatique pour leur reproduction. La similarité des troubles comportementaux qu’ils induisent chez leurs hôtes doit être considérée comme une convergence évolutive.


Les mécanismes exacts de cette manipulation parasitaire sont encore mal compris. Sur la base des expériences menées en laboratoire, il ne semble pas que les insectes infectés soient véritablement attirés par l’eau, au moins à longue distance. Il semblerait plutôt que les insectes infectés par un ver mature développent un comportement erratique et ne réagissent plus à certains stimuli synonymes de danger comme l’eau. Sachant que les forêts dans lesquelles ce système hôte-parasite évolue sont truffées de ruisseaux, une telle modification de comportement conduirait tôt ou tard l’insecte infecté à rejoindre le milieu aquatique. Les recherches à venir porteront sur l’identification du ou des mécanismes par lesquels ces parasites manipulent le comportement de leurs hôtes.


Référence :
• Thomas, F., Schmidt-Rhaesa, A., Martin, G., Manu, C., Durand P. & Renaud F. 2002. Do Hairworms (Nematomorpha) manipulate their terrestrial host to seek water ? Journal of Evolutionary Biology. 15 : 356-361.

1 Un exemple connu de manipulation est celui de la petite douve du foie Dicrocelium dendriticum (trématode) qui oblige les fourmis (hôte intermédiaire) à grimper au sommet des brins d’herbes jusqu’à ce qu’un mouton (hôte définitif) les ingère en broutant.
2 CNRS-IRD.