La laïcité scolaire a consisté, essentiellement, dans la
création, à l'école primaire publique, du cours
d'instruction morale et civique. La morale laïque se trouve au cÏur
du projet de Jules Ferry sur la laïcité (1882). Grâce
à l'étude d'un corpus de 210 cahiers de petits écoliers
de l'époque, à travers les leçons données par les
instituteurs et les devoirs de morale réalisés par les
élèves, Jean Baubérot (directeur du Groupe de
sociologie des religions et de la laïcité, CNRS-Ecole pratique
des hautes études, Paris) montre comment le monde de la classe se
réfère à une morale de la dignité humaine. Son
livre La morale laïque contre l'Ordre moral (Editions du
Seuil, avril 1997) retrace l'histoire de la loi Jules Ferry de 1882 ; il
saisit au plus près la réalité vécue à
l'école d'un monde enfantin qui modifie la fable « la
cigale et la fourmi » par souci de solidarité et conjugue
ensemble droits et devoirs, liberté et responsabilité ; il
montre enfin comment la morale laïque de la fin du XIXe
siècle s'est construite précisément contre le mouvement
de l'« Ordre moral » et propose, devant les
dérives actuelles, de s'inspirer de cet exemple.
C'est contre l'Ordre moral, rappelle Jean Baubérot, que s'est
construite la morale laïque de la fin du XIXe
siècle. Au lendemain de la défaite de 1870 et de la Commune
de Paris, le pouvoir politique est dominé par une droite
conservatrice et monarchique qui ne cache pas son intention d'effacer
définitivement l'héritage de la Révolution - c'est
d'ailleurs d'extrême justesse que le projet de restauration
monarchique échoue en 1875.
Conscients de la précarité de leur position, les
républicains se mobilisent pour la consolider. L'enseignement
primaire est à cet égard un enjeu majeur. Or il est en grande
partie
aux mains des congrégations religieuses. La première
préoccupation des républicains sera donc de le faire passer
sous le contrôle de l'Etat : c'est l'école laïque gratuite
et obligatoire de Jules Ferry, dont la mise en place suscite une vive
hostilité de la part de la droite conservatrice et de l'Eglise.
Soucieux d'apaiser les passions, Jules Ferry choisit une ligne prudente
et mesurée : l'école ne sera pas antireligieuse, elle sera
areligieuse. Pour lui, laïcité signifie neutralité. Cette
neutralité suppose que la religion soit retirée des
programmes d'enseignement. Or c'est sur elle qu'était fondée
l'éducation morale des enfants. Pour éviter que sa
disparition crée un vide et entraîne une perte des
repères moraux, il faut que l'école laïque lui substitue
son propre programme d'éducation morale et civique : qu'elle
crée une morale laïque.
En quoi consiste cette morale ? Comment est-elle
enseignée ? Comment est-elle reçue par les élèves
? Pour répondre à ces questions, Jean Baubérot s'est
fondé, et c'est la grande originalité de son livre, sur
l'analyse de 210 cahiers d'écoliers, 160 cahiers couvrant la
période 1882-1918 - analyse complétée par celle de 27
cahiers de la période antérieure et de 23 cahiers des
années vingt. Les cahiers permettent de saisir et de
restructurer, au plus près, la réalité empirique
vécue à l'école et ses deux aspects principaux : les
leçons dictées par l'instituteur ; les exercices, les devoirs
effectués par les écoliers. Deux dimensions essentielles de
l'acte éducatif : l'instruction et sa réception ; enseigner
les « vérités »;, « exercer et
développer les facultés et les forces de
l'intelligence »;.
L'analyse des cahiers d'écoliers montre que l'idée
fondamentale de la morale laïque est celle de dignité humaine.
A travers l'instruction donnée aux écoliers, la dignité
est ce qui différencie l'homme de l'animal. Elle peut se perdre :
la pratique des vices, notamment l'alcoolisme (1),
ramène l'homme au rang de l'animal. Elle peut aussi être
grandie, par la vertu, l'effort, le travail. La morale laïque est
réputée être une morale du devoir. L'accomplissement du
devoir est une manière d'exercer sa liberté, c'est le
résultat d'un choix, non d'une contrainte. Mais un choix au nom de
quoi ? La morale laïque n'a pas, comme la religion, la ressource d'en
référer à la divinité. Il lui faut trouver en soi
sa propre finalité : elle doit « tenir debout toute
seule »;, selon l'expression de Jules Ferry.
Le devoir accompli trouve sa plus haute
récompense dans l'estime de soi, dans l'approbation de sa
conscience. C'est là que réside, selon la morale laïque,
le bonheur suprême. Le ton dominant des cahiers - renforcé
par les images des affiches et des bons points - donne l'impression
qu'à chaque instant l'action entreprise (parole et/ou comportement)
aussi banale et routinière soit-elle, met en jeu un peu de la
dignité morale de celui qui la fait. Le devoir accompli est
également ce qui met chacun en harmonie avec ses semblables. Car
les devoirs de l'un sont les droits de l'autre. Se trouve ainsi
posé le principe de la réciprocité qui fonde
l'équilibre des droits et des devoirs, en sorte que le bien de
chacun coïncide avec le bien de tous et assure la solidarité
des citoyens et leur cohésion. L'augmentation des libertés et
des droits suppose donc l'augmentation de la responsabilité et des
devoirs réciproques. Ainsi on évite tout retour du despotisme
et on assure la qualité du vivre-ensemble démocratique.
Cette cohésion sociale s'appuie d'une part sur
la dette de chacun vis-à-vis de la société, mais aussi
sur sa dette vis-à-vis de ses parents et de ses ancêtres,
dette qu'il lui faut acquitter en contribuant dans la mesure de ses
moyens à l'amélioration de la vie commune et au
progrès. La morale laïque débouche ainsi naturellement
sur l'exaltation du patriotisme républicain (2), un patriotisme fondé dans l'espace par
l'apprentissage de la diversité géographique du pays, et dans
le temps, par l'enseignement de l'Histoire de France. C'est d'ailleurs ce
dernier enseignement qui permet à l'Ecole laïque d'affirmer son
ancrage républicain : à la Royauté, régime
d'inégalités, d'arbitraire et de privilèges, elle
oppose la République, présentée comme le seul
régime acceptable par les hommes libres, dignes et égaux
qu'elle a pour tâche de former.
Face à la morale religieuse traditionnelle, l'Ecole laïque a
ainsi édifié une morale alternative d'une très grande
cohérence, qui en est à la fois la continuation, en ce sens
qu'elle reprend à son compte ses valeurs les plus consensuelles,
mais aussi la négation, puisqu'elle refuse toute transcendance.
Morale qui s'est constituée en quelque sorte d'elle-même, sans
théorisation, et qui est enseignée de manière
empirique, à partir d'exemples de la vie quotidienne. De
manière strictement positive également : les instituteurs
doivent éviter toute polémique, toute attaque contre la
religion, ils doivent s'en tenir à la règle de
neutralité et de tolérance, enseigner le respect des
croyances et des opinions de chacun (3). Attitude
novatrice, souligne l'auteur, car un tel pluralisme était assez
étranger à la tradition française.
Mais cette morale est aussi une morale d'Etat et, en tant que telle,
liée à la légitimité de celui-ci et de l'ordre
social dont il est le garant. Or cette légitimité,
déjà contestée par la droite traditionnelle, va se
trouver mise en cause aussi par la gauche à la suite du profond
traumatisme de la première guerre mondiale. L'analyse des cahiers
postérieurs à 1918 montre que celle-ci n'a guère
inspiré de réflexion à la morale laïque, qui
poursuit le même discours comme s'il ne s'était rien
passé. Premier signe d'une sclérose qui ne va cesser de
s'aggraver, au point que les instituteurs vont ressentir un scepticisme
croissant à l'égard des valeurs mêmes qu'ils sont
chargés d'enseigner. En sorte que la morale laïque va peu
à peu se fossiliser et que son enseignement sera
définitivement abandonné en 1969.
Elle a été remplacée par ce que l'auteur appelle une
« morale sauvage », une morale qui refuse de s'avouer
comme telle, qui prône le laisser-faire et la complaisance, mais qui
pratique aussi, sans vouloir l'admettre, l'interdit et l'exclusion
qu'elle prétend refuser ; une morale contradictoire et versatile,
faite à la fois de laxisme et de conformisme, d'effets de mode et
d'indignations programmées, qui ne peut être ressentie par
l'opinion que sur le mode de la frustration, comme une confusion des
valeurs et une destruction du sens, comme une dérive vers le vide.
Or une société ne peut pas exercer sa liberté dans le
vide, il lui faut un minimum de régulations morales. C'est
pourquoi, dit l'auteur, la question qui se pose aujourd'hui est de savoir
qui va les lui fournir. La situation actuelle n'est pas sans analogie
avec celle des débuts de la IIIe République :
voici que surgissent à nouveau des courants prônant
l'instauration d'un Ordre moral conservateur et autoritaire. Faut-il leur
abandonner le terrain, ou essayer de construire, comme les
républicains de l'époque qui initiaient les écoliers,
dès leur plus jeune âge, aux subtilités du monde moral,
une morale laïque rénovée et adaptée aux besoins de
notre temps ?
Notes :
(1) Lettre à un ami. Vous êtes entré dans un cabaret. Dites à votre ami ce que vous avez vu. Quelles réflexions avez-vous faites ? (Devoir, 1888).
(2) Dites pourquoi vous aimez votre petite patrie, votre pays natal et la grande patrie, la France (Devoir, 1910). A mesure que je grandis, j'aime de plus en plus ma patrie et je la sert en venant régulièrement en classe. (Fin du devoir, écolier de 10 ans, 1910).
(3) Chaque personne a ses croyances et
ses opinions qui sont aussi respectables que son honneur, sa
propriété et sa vie (...). Rien n'est plus indigne d'hommes
libres que les moqueries ou les insultes adressées à un
individu à cause de sa foi ou des pratiques auxquelles elle
l'oblige. (Dictée,1903).
Référence :