Une histoire de la morale laïque à travers les cahiers d'écoliers

15/04/97
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La laïcité scolaire a consisté, essentiellement, dans la création, à l'école primaire publique, du cours d'instruction morale et civique. La morale laïque se trouve au cur du projet de Jules Ferry sur la laïcité (1882). Grâce à l'étude d'un corpus de 210 cahiers de petits écoliers de l'époque, à travers les leçons données par les instituteurs et les devoirs de morale réalisés par les élèves, Jean Baubérot (directeur du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité, CNRS-Ecole pratique des hautes études, Paris) montre comment le monde de la classe se réfère à une morale de la dignité humaine. Son livre La morale laïque contre l'Ordre moral (Editions du Seuil, avril 1997) retrace l'histoire de la loi Jules Ferry de 1882 ; il saisit au plus près la réalité vécue à l'école d'un monde enfantin qui modifie la fable « la cigale et la fourmi » par souci de solidarité et conjugue ensemble droits et devoirs, liberté et responsabilité ; il montre enfin comment la morale laïque de la fin du XIXe siècle s'est construite précisément contre le mouvement de l'« Ordre moral » et propose, devant les dérives actuelles, de s'inspirer de cet exemple.

C'est contre l'Ordre moral, rappelle Jean Baubérot, que s'est construite la morale laïque de la fin du XIXe siècle. Au lendemain de la défaite de 1870 et de la Commune de Paris, le pouvoir politique est dominé par une droite conservatrice et monarchique qui ne cache pas son intention d'effacer définitivement l'héritage de la Révolution - c'est d'ailleurs d'extrême justesse que le projet de restauration monarchique échoue en 1875.
Conscients de la précarité de leur position, les républicains se mobilisent pour la consolider. L'enseignement primaire est à cet égard un enjeu majeur. Or il est en grande partie aux mains des congrégations religieuses. La première préoccupation des républicains sera donc de le faire passer sous le contrôle de l'Etat : c'est l'école laïque gratuite et obligatoire de Jules Ferry, dont la mise en place suscite une vive hostilité de la part de la droite conservatrice et de l'Eglise. Soucieux d'apaiser les passions, Jules Ferry choisit une ligne prudente et mesurée : l'école ne sera pas antireligieuse, elle sera areligieuse. Pour lui, laïcité signifie neutralité. Cette neutralité suppose que la religion soit retirée des programmes d'enseignement. Or c'est sur elle qu'était fondée l'éducation morale des enfants. Pour éviter que sa disparition crée un vide et entraîne une perte des repères moraux, il faut que l'école laïque lui substitue son propre programme d'éducation morale et civique : qu'elle crée une morale laïque.
En quoi consiste cette morale ? Comment est-elle enseignée ? Comment est-elle reçue par les élèves ? Pour répondre à ces questions, Jean Baubérot s'est fondé, et c'est la grande originalité de son livre, sur l'analyse de 210 cahiers d'écoliers, 160 cahiers couvrant la période 1882-1918 - analyse complétée par celle de 27 cahiers de la période antérieure et de 23 cahiers des années vingt. Les cahiers permettent de saisir et de restructurer, au plus près, la réalité empirique vécue à l'école et ses deux aspects principaux : les leçons dictées par l'instituteur ; les exercices, les devoirs effectués par les écoliers. Deux dimensions essentielles de l'acte éducatif : l'instruction et sa réception ; enseigner les « vérités »;, « exercer et développer les facultés et les forces de l'intelligence »;.
L'analyse des cahiers d'écoliers montre que l'idée fondamentale de la morale laïque est celle de dignité humaine. A travers l'instruction donnée aux écoliers, la dignité est ce qui différencie l'homme de l'animal. Elle peut se perdre : la pratique des vices, notamment l'alcoolisme (1), ramène l'homme au rang de l'animal. Elle peut aussi être grandie, par la vertu, l'effort, le travail. La morale laïque est réputée être une morale du devoir. L'accomplissement du devoir est une manière d'exercer sa liberté, c'est le résultat d'un choix, non d'une contrainte. Mais un choix au nom de quoi ? La morale laïque n'a pas, comme la religion, la ressource d'en référer à la divinité. Il lui faut trouver en soi sa propre finalité : elle doit « tenir debout toute seule »;, selon l'expression de Jules Ferry.
Le devoir accompli trouve sa plus haute récompense dans l'estime de soi, dans l'approbation de sa conscience. C'est là que réside, selon la morale laïque, le bonheur suprême. Le ton dominant des cahiers - renforcé par les images des affiches et des bons points - donne l'impression qu'à chaque instant l'action entreprise (parole et/ou comportement) aussi banale et routinière soit-elle, met en jeu un peu de la dignité morale de celui qui la fait. Le devoir accompli est également ce qui met chacun en harmonie avec ses semblables. Car les devoirs de l'un sont les droits de l'autre. Se trouve ainsi posé le principe de la réciprocité qui fonde l'équilibre des droits et des devoirs, en sorte que le bien de chacun coïncide avec le bien de tous et assure la solidarité des citoyens et leur cohésion. L'augmentation des libertés et des droits suppose donc l'augmentation de la responsabilité et des devoirs réciproques. Ainsi on évite tout retour du despotisme et on assure la qualité du vivre-ensemble démocratique.
Cette cohésion sociale s'appuie d'une part sur la dette de chacun vis-à-vis de la société, mais aussi sur sa dette vis-à-vis de ses parents et de ses ancêtres, dette qu'il lui faut acquitter en contribuant dans la mesure de ses moyens à l'amélioration de la vie commune et au progrès. La morale laïque débouche ainsi naturellement sur l'exaltation du patriotisme républicain (2), un patriotisme fondé dans l'espace par l'apprentissage de la diversité géographique du pays, et dans le temps, par l'enseignement de l'Histoire de France. C'est d'ailleurs ce dernier enseignement qui permet à l'Ecole laïque d'affirmer son ancrage républicain : à la Royauté, régime d'inégalités, d'arbitraire et de privilèges, elle oppose la République, présentée comme le seul régime acceptable par les hommes libres, dignes et égaux qu'elle a pour tâche de former.
Face à la morale religieuse traditionnelle, l'Ecole laïque a ainsi édifié une morale alternative d'une très grande cohérence, qui en est à la fois la continuation, en ce sens qu'elle reprend à son compte ses valeurs les plus consensuelles, mais aussi la négation, puisqu'elle refuse toute transcendance. Morale qui s'est constituée en quelque sorte d'elle-même, sans théorisation, et qui est enseignée de manière empirique, à partir d'exemples de la vie quotidienne. De manière strictement positive également : les instituteurs doivent éviter toute polémique, toute attaque contre la religion, ils doivent s'en tenir à la règle de neutralité et de tolérance, enseigner le respect des croyances et des opinions de chacun (3). Attitude novatrice, souligne l'auteur, car un tel pluralisme était assez étranger à la tradition française.
Mais cette morale est aussi une morale d'Etat et, en tant que telle, liée à la légitimité de celui-ci et de l'ordre social dont il est le garant. Or cette légitimité, déjà contestée par la droite traditionnelle, va se trouver mise en cause aussi par la gauche à la suite du profond traumatisme de la première guerre mondiale. L'analyse des cahiers postérieurs à 1918 montre que celle-ci n'a guère inspiré de réflexion à la morale laïque, qui poursuit le même discours comme s'il ne s'était rien passé. Premier signe d'une sclérose qui ne va cesser de s'aggraver, au point que les instituteurs vont ressentir un scepticisme croissant à l'égard des valeurs mêmes qu'ils sont chargés d'enseigner. En sorte que la morale laïque va peu à peu se fossiliser et que son enseignement sera définitivement abandonné en 1969.
Elle a été remplacée par ce que l'auteur appelle une « morale sauvage », une morale qui refuse de s'avouer comme telle, qui prône le laisser-faire et la complaisance, mais qui pratique aussi, sans vouloir l'admettre, l'interdit et l'exclusion qu'elle prétend refuser ; une morale contradictoire et versatile, faite à la fois de laxisme et de conformisme, d'effets de mode et d'indignations programmées, qui ne peut être ressentie par l'opinion que sur le mode de la frustration, comme une confusion des valeurs et une destruction du sens, comme une dérive vers le vide. Or une société ne peut pas exercer sa liberté dans le vide, il lui faut un minimum de régulations morales. C'est pourquoi, dit l'auteur, la question qui se pose aujourd'hui est de savoir qui va les lui fournir. La situation actuelle n'est pas sans analogie avec celle des débuts de la IIIe République : voici que surgissent à nouveau des courants prônant l'instauration d'un Ordre moral conservateur et autoritaire. Faut-il leur abandonner le terrain, ou essayer de construire, comme les républicains de l'époque qui initiaient les écoliers, dès leur plus jeune âge, aux subtilités du monde moral, une morale laïque rénovée et adaptée aux besoins de notre temps ?

 

Notes :

(1) Lettre à un ami. Vous êtes entré dans un cabaret. Dites à votre ami ce que vous avez vu. Quelles réflexions avez-vous faites ? (Devoir, 1888).

(2) Dites pourquoi vous aimez votre petite patrie, votre pays natal et la grande patrie, la France (Devoir, 1910). A mesure que je grandis, j'aime de plus en plus ma patrie et je la sert en venant régulièrement en classe. (Fin du devoir, écolier de 10 ans, 1910).

(3) Chaque personne a ses croyances et ses opinions qui sont aussi respectables que son honneur, sa propriété et sa vie (...). Rien n'est plus indigne d'hommes libres que les moqueries ou les insultes adressées à un individu à cause de sa foi ou des pratiques auxquelles elle l'oblige. (Dictée,1903).

Référence :

La morale laïque contre l'Ordre moral, Jean Baubérot, Editions du Seuil, 1997, 362 pages, 140 F.