La science foraine

Issue des grandes foires marchandes du Moyen-Age, la fête foraine des XIXe-XXe siècles est, comme le cabinet de curiosité du XVIIIe, un lieu «extraordinaire» où se côtoient divertissement, rêve, imaginaire et instruction ; mais elle s’en distingue par sa grandeur et parce qu’elle est accessible à la population toute entière, notamment les plus humbles. Ceux-ci y découvrent un véritable «abrégé du monde», un «laboratoire bouillonnant» où s’entremêlent attraction et découverte. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, les forains ont joué un rôle résolument actif et moderniste dans la «popularisation» de la science et de la technique auprès des masses. La fête foraine trouve son origine dans les spectacles des foires marchandes du Moyen-Age où saltimbanques, jongleurs et comédiens donnent des spectacles d’estrade, proches de la comedia dell’arte ou de Guignol. Au seuil du XIXe siècle, la foire reste à la fois divertissante avec ses boîtes à vues colorées et animées, ses dioramas, ses monstres et ses phénomènes, ses personnages de tirs et de jeux de massacre, et commerciale avec la vente de santons et d’images pieuses. Tout au long du XIXe, la foire de divertissement se développe et propose chaque année des attractions nouvelles : manèges de vélos (1), carrousels à vapeur, chenilles-vagues de l’océan mais aussi maisons hantées, petits trains et autodromes. A la Belle Epoque, le champ de foire se présente comme un véritable «abrégé du monde», et les foules, notamment les plus humbles, y découvrent alors les dernières merveilles de la science : elles s’affichent sur les tréteaux des «cabinets de curiosité» (2), se découvrent au fond des vitrines des musées anatomiques, se déploient le long des toiles peintes des panoramas ou sur les façades des théâtres forains pour le cinéma. Alliant une vocation pédagogique toujours présente à une envie de merveilleux propres à ces industries qui «amusent en instruisant», les attractions foraines proposent au XIXe et au début du XXe un aperçu spectaculaire dans les domaines des mathématiques, des sciences naturelles et des sciences humaines. En mathématiques, le calcul des probabilités n’entre dans la pratique des mathématiques qu’au début du XVIIIe, avec les ouvrages de Montmort (1708), Bernouilli (1713) et de Moivre, (The Doctrine of chances, 1718). C’est désormais une branche autonome des mathématiques qui utilise les techniques de cette science, et diversifie considérablement ses champs d’application. C’est également à cette période qu’apparaît la théorie des assurances (dont on vient de reparler à l’occasion du prix Nobel d’économie) et la pratique des loteries. Bien que n’ayant pas une théorie mathématique rigoureuse des probabilités, les forains l’ont largement employée dans la fabrication et dans l’utilisation des loteries. Ils aménagent différents fonds de roue, définissant ainsi les probabilités de gains en fonction de leurs besoins ou de l’affluence de joueurs. Tout au long du XIXe, les savants physiciens, chimistes et astronomes courent les rues, transformant les boulevards en véritables «écoles de physique» par la présentation d’expériences amusantes qui «plongent le public dans d’ineffables délices» (3). Sur la fête foraine, ces physiciens-démonstrateurs, physiciens-prestidigitateurs ou ingénieurs-mécaniciens, qui se font appeler professeurs, exhibent et dévoilent toutes les applications modernes de la science, notamment celles qui autorisent des effets magiques : le magnétisme, l’électricité, l’optique, les propriétés de l’air et les encres invisibles (4) et (5). Avec l’invention du télescope, le phénomène s’inverse puisque c’est la foire qui offre des outils à la science. En effet, en 1608 à Hildelbourg, on aurait vu dans un spectacle de foire le forain flamand Haus Lipperwey présenter un objet magique : une lunette à deux lentilles bout à bout qui permet la distorsion du réel, produisant des effets merveilleux. Informé, Galilée aurait transformé cet «engin trompeur», tant décrié par la science de l’époque, en objet d’observation scientifique, prouvant ainsi que ce qu’on y voyait était vrai. En zoologie et en botanique, la présentation et la représentation des animaux (cheval, cochon, vache) et des plantes dans le contexte de la fête foraine s’effectuent dans le souci de «montrer plutôt que de démontrer», mais permettent de faire connaître la faune et la flore exotiques (lion, éléphant) à une large population. Issues de la tradition des «montreurs d’ours» sur les foires, les ménageries foraines se développent au XIXe ; il en est de même pour les expositions universelles et coloniales. Elles offrent des modèles vivants à des peintres animaliers désireux de réaliser des portraits et permettent aux professeurs du Jardin du Roy ou du Muséum d’histoire naturelle d’entreprendre des études scientifiques sur certains spécimens : c’est ainsi que Buffon étudie l’orang-outang. L’apparition des musées anatomiques sur les champs de foire témoigne de l’offensive médicale déclenchée au milieu du XIXe par les progrès de la médecine, par la révolution pastorienne et par les campagnes hygiénistes. La volonté pédagogique de ces musées est clairement attestée par les textes des catalogues ou par le discours très scientifique et moralisateur du «professeur» annonçant le spectacle qui vante les bienfaits de la santé et les ravages d’une vie déréglée. Les musées comportent des sections d’anatomie générale, d’embryologie, d’obstétrique, de chirurgie, de phrénologie (6), de tératologie et d’anatomie pathologique (cette dernière présentant les maladies vénériennes étant visitables en salle réservée aux adultes). Les cires fabriquées à l’usage des savants par des établissements spécialisés sont ensuite commercialisées et utilisées par les forains qui les détournent de leur fonction initiale pour satisfaire l’attirance du public pour le monstrueux et le bizarre. Ainsi, Jules Talrich (1826-1904), modeleur officiel de la Faculté de médecine de Paris, établit un musée anatomique sur les grands boulevards et fournit des pièces à d’autres établissements forains itinérants comme le musée du docteur Spitzner et le Grand Panopticum de l’Univers qui a circulé jusqu’en 1958. Enfin, guérisseurs et arracheurs de dents parcourent la foire en proposant élixirs, baumes et onguents dont eux-seuls connaissent le secret. En sciences humaines, la géographie est particulièrement à l’honneur : en effet, l’expansion des empires coloniaux et l’immense essor de l’exploration de la planète par des expéditions scientifiques au XIXe font de ces explorateurs et voyageurs de véritables héros de l’époque. Leurs exploits sont popularisés dans des gazettes, journaux, revues, et inspirent les grands romans d’aventure. L’engouement pour le voyage et la découverte de la terre est tel que le forain matérialise et reconstitue des scènes et paysages de ces contrées lointaines. A la fin du XIXe, dans l’enceinte de la fête foraine, le public est invité à un voyage immobile autour du monde, à travers des décors, cycloramas, dioramas et panoramas dotés de reconstitutions animées et spectaculaires de différents paysages : le pôle nord, le désert, la jungle, les villes mythiques (Venise) ou les grands chantiers qui remodèlent la surface de la Terre. A mi chemin entre histoire et sociologie, l’histoire criminelle et la criminologie, attire les foules : on va en famille sur les lieux du crime, voir l’assassin attaché au pilori, assister au supplice sur la place publique. Sous l’Ancien Régime, les bourreaux tirent profit de ces spectacles en exposant le corps dans «l’entre-sort» d’une baraque foraine. Jusqu’à ce qu’ils aient l’idée de pérenniser ces spectacles «événementiels». C’est ainsi qu’en 1771 se créent les premiers musées de cire, dont celui du boulevard du Temple à Paris qui présente les effigies de tous les criminels à la mode. Le fait criminel devient ainsi le thème de prédilection de ces étranges «cabinets de curiosité», ancêtres de nos fêtes foraines. Au XIXe, ces spectacles délicieux s’intègrent dans les foires et, par exemple, le Grand Panopticum de l’Univers présente, vers 1925, les têtes en céroplastie des assassins de la bande à Bonnot. En ethnographie, les forains exposent au public les habitants des contrées lointaines et les modes de vie de ces spécimens «sauvages». Dans l’éventail des représentations de peuples du monde proposé sur la fête, certaines catégories obéissent à des critères scientifiques, tels que les musées ethnographiques (dont les cires ethnographiques de Jules Talrich), tandis que d’autres sont plutôt folkloristes, voire totalement fantaisistes. Enfin, non seulement les forains ont fait connaître des inventions techniques (phonographe, rayons X, montgolfière, automobile, aéroplane), mais ils ont eux-mêmes innové en mettant au point des machines à vapeur, des échafaudages, des vérins . Ceci dans des conditions de sécurité et de fiabilité qui ont été ensuite utilisés à grande échelle par l'industrie.

Note 1 :

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La pédale, inventée en 1861, anticipe la mise au point du bicycle qui apparaît la même année sur un manège en Angleterre.


Note 2 :

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Les cabinets de curiosité, notamment les cabinets de physique, sont nés vers le milieu du XVIIIe (siècle des Lumières). Lieux où se marient «science expérimentale» et sociabilité de salon (seuls les notables y ont accès), ils sont le théâtre d’essai, de démonstrations et d’enseignement. L’un des plus connus est celui constitué par l’abbé Jean Antoine Nollet, titulaire en 1756 d’une chaire de physique expérimentale au Collège de Navarre ; ce cabinet est aujourd’hui reconstitué au Conservatoire des Arts et Métiers (cf A. Mercier. Un conservatoire pour les Arts et Métiers. Gallimard, 1994).


Note 3 :

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C’est l’époque de la publication de La science amusante par Tom Tit, Larousse, 1889-1891.


Note 4 :

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Electricité (peau de chat, bouteille de Leyde, pistolet de Volta, bobine de Ruhmkorff), optique (chambre noire, microscope), statique des fluides (poussée d’Archimède, ludion).


Note 5 :

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Dans les années 1920, Georges Claude (1870-1960), ingénieur diplômé de l’ESPCI, physico-chimiste et industriel, membre de l’Académie des sciences de 1924 à 1944, inventeur de l’air liquide, de la dissolution de l’acétylène dans l'acétone, et d’un procédé de synthèse de l’ammoniac, entreprend des démonstrations dans les fêtes foraines (Luna-Park notamment) ainsi que des «conférences scientifico-électorales».


Note 6 :

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Phrénologie, terme datant des années 1810-1820, du grec phrên «intelligence». Etude du caractère, des «facultés» dominantes, d’après la forme du crâne (les bosses phrénologiques dont parle Gérard de Nerval). Pour en savoir plus : - Z. Gourarier. Manèges d’autrefois. Flammarion, 1991. - D. Raichvarg. Science et spectacle. Z’Editions, 1994. - Jeux, jouets et fête foraine. Catalogue d’exposition. Musée du jouet, Poissy, mai-juillet 1993. - B. Béguet [éd.]. La science pour tous (1850-1914). Bibliothèque du CNAM, 1990. - E. Bacon [éd.]. Les scientifi-ques et le spectacle de la science. Actes de la IVe Rencontre internationale du Groupe d’étude et de recherche sur la science de l’Université Louis Pasteur, 1993. - A. Martinet [éd.], Le cinéma et la science. CNRS-Editions, à paraître fin novembre. Pour en voir plus : Exposition «Les forains et la vulgarisation scientifique», Musée des arts forains, 50 rue de l’Eglise, Paris 15e. Jusqu’à fin décembre.


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