Comment faire parler un objet ancien ?
Des perles de verre pour dater l’occupation du site archéologique de Mapungubwe hill (Afrique du Sud), un des centres « urbains » des royaumes de Monomotapa
Le site archéologique de Mapungubwue, un des centres « urbains » des Royaumes Bantus de Monomotapa(1), a-t-il été occupé du VIIIe au XIXe siècle comme l’affirment les premiers archéologues à s’être rendus sur les lieux, ou seulement jusqu’en 1290 comme semble indiquer une datation des années 1980 d’artefacts au 14C ? L’analyse RAMAN des pigments contenus dans 175 perles de verre colorées menée par des chercheurs du Laboratoire de Dynamique, Interactions et Réactivité (CNRS / Université Pierre et Marie Curie) et du département de Physique de l’Université de Prétoria permet aujourd’hui de trancher : les pigments, mis au point à différentes périodes allant jusqu’ au XIXe siècle, confirment les hypothèses des premiers archéologues. Ces résultats font l’objet d’une publication dans le Journal of Archeological Science.
Sur le site de Mapungubwe hill, un des principaux sites archéologiques d’Afrique du Sud(2), table rocheuse surplombant la confluence des rivières Sashi et Limpopo (3), les premières fouilles de Léo Fouché réalisées de 1933 à 1934 ont mis à jour de riches tombes contenant de nombreux objets en or ainsi que des milliers de perles de verres. Les fouilles suivantes (1934-1940), étendues au site adjacent de Bambandyanalo (K2) en firent le premier lieu africain pour la quantité de perles de traite (> 100 000) et surtout, le site le plus austral d’Afrique de mise en forme du verre avec la mise à jour à K2 de moules d’argiles utilisés pour la mise en forme de grosses perles, les "Garden rollers".
Les premiers archéologues, sur la base de leurs observations des objets découverts, conclurent que les périodes d’occupation s’étalaient du VIIIe au XIXe siècle. Dans les années 1980, sur la base de nouvelles analyses au 14C, il fut certifié que l’occupation du site principal cessa en 1290 et celle de K2 limitée à la période 1030-1220 (4).
En 2005, l’étude par le Département de Physique de L’Université de Pretoria de tessons de céladons, céramiques propres à la Chine, trouvés avec les objets en or, montra qu’ils étaient typiques des productions à la charnière des Dynasties Yuan et Ming (5), repoussant ainsi la date d’occupation du site d’au moins un siècle.
Ces questionnements ont conduits le LADIR (CNRS-UPMC) et le département de Physique de l’Université de Prétoria à entreprendre une étude par spectroscopie Raman des perles de verres actuellement exposées au Mapungubwe Museum (Université de Pretoria), afin de caractériser, de façon non-destructive, les pigments et les matrices vitreuses de ces perles. 175 perles représentatives des différentes couleurs (rouge, jaune, vert, bleu, blanc, noir, rose, lie-de-vin), de différentes formes et de différentes tailles, ont été sélectionnées puis analysées. Sept familles de pigments/chromophores et 5 groupes de matrices vitreuses ont ainsi été identifiés et leur combinaisons établies. La présence de pigments, certains mis au point à la fin du XVIIe siècle, d’autres typiques du XIXe siècle, atteste la très longue occupation du site, en accord avec les conclusions des premiers archéologues.
La combinaison des types de pigments et des types de matrice vitreuse a permis de confirmer la provenance de certains objets déjà proposée sur la base d’autres critères. La présence de perles en verre analogue à celui provenant des régions d’Inde ou de Chine et l’utilisation des mêmes types de pigments (6) confirme l’importance des échanges entre les ports d’Afrique de l’Est et d’Orient, en accord avec la découverte des fragments de Céladons dont la datation s’accorde avec la venue de la flotte de Zeng He.
Les chercheurs vont maintenant étendre leurs analyses à d’autres perles retrouvées sur d’autres sites africains.

- Site de Mapungubwe hill. © A. Carr.L. Prinsloo

- Localisation du site de Mapungubwe le long de la rivière Limpop. © Philippe Colomban

- Sélection représentative des perles de verre de traite provenant des fouilles de Mapunguwe Hill et de K2 (graduation 1 mm). Les désignations sont indiquées.
© A. Carr.L. Prinsloo
(1) Des Royaumes Bantus occupaient l’espace du Fleuve Limpopo au Sud au fleuve Zambèze au Nord, borné par le désert du Kalahari et les montagnes d’Inyanga à l’est et débouchaient sur l’Océan indien. Ils furent appelés royaumes de Monomotapa ou de Mutapa puis de Butua. Les principales « agglomérations » ont été Mapungubwe et Le Grand Zimbawe.
(2)La proximité de gisements d’or, l’accès facile aux ports du Sultanat de Kilwa (Chibuene, Sofale,…) via la rivière Limpopo et sa situation aux croisements de routes d’échange inter-africaines vers la côte Ouest, l’Afrique centrale (proximité du site du Grand Zimbabwe) et au Nord vers l’Egypte contribuent à l’importance du site.
(3) L. Fouché, Mapungubwe : Ancient Bantu Civilization on the Limpopo. Reports on Excavations at Mapungubwe. Cambridge University Press, Cambridge (1937).
(4) J.C. Vogel, in A. Meyer (Ed.) The Archaeological Sites of Greefswald : Stratigraphy and Chronology of the Sites and a History of the Investigations. V&R Printings Works Ltd.
(5)L.C. Prinsloo, N. Wood, M. Loubser, S.M.C. Verryn, S. Tilley, Re-dating of Chinese celadon shards excavated on Mapungubwe Hill, a 13th century Iron age site in South Africa, using raman spectroscopy, XRF and XRD. J. Raman Spectrosc 36 (2005) 806.
(6)H. Zhao, H. Cheng, Q. Li, F. Gan, Nondestructive identification of ancient Chinese glasses by Raman and proton-induced X-ray emission spectroscopy, Chin. Opt. Lett. 9 (2011) 033001.
Référence
L.C. Prinsloo, A. Tounié, Ph. Colomban
A Raman spectroscopic study of glass trade beads excavated at Mapungubwe hill and K2, two archaeological sites in southern Africa, raises questions about the last occupation date of the hill
J. Archaeological Sci 4 juillet 2011 doi:10.1016/j.jas.
Source : CNRS / En direct des laboratoires
Contact chercheur : Philippe Colomban / Laboratoire de Dynamique Interactions et Réactivité (Paris)
Questions, commentaires ?
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