FONDS JACQUES DE CAUNA

Patrimoine et mémoire de l’esclavage en Haïti :
les vestiges de la société d’habitation coloniale

Les habitations sont la sueur et le sang de nos aïeux : il faut les respecter.

Les étudiants de l’Ecole Nationale des Arts,
Frontispice de l’exposition « Les Habitations »,
Institut Français d’Haïti, 1989.

Entre 1975 et 1990, à partir de repérages effectués dans les documents d’archives du XVIIIe et XIXe siècle, d’explorations et d’enquêtes d’archéologie industrielle de terrain, Jacques de Cauna a pris plus 2 500 clichés des vestiges de la société d’habitation coloniale esclavagiste de Saint-Domingue et de son environnement urbain et militaire afin de garder trace d’un patrimoine menacé.

Ces clichés concernent principalement les caféteries du front pionnier des mornes (plus de 3 000 à Saint-Domingue, occupant 60% des terres cultivées), les indigoteries (autant, souvent associées aux cotonneries), guildiveries (qui fabriquaient le tafia), chaufourneries ou briqueteries, et surtout les sucreries (40% de toute la fortune coloniale avec 900 unités de production sur seulement 14% des terres), sources de la plus grande richesse avec des ateliers de 2 à 300 esclaves et un investissement en matériel élevé.

Trois-cents de ces clichés ont été sélectionnés et positionnés sur la carte de l’Isle de Saint-Domingue Partie Françoise ou Hayti, 1789, revue et corrigée en 1804, par Delvaux, afin que l’on puisse localiser chaque site et chaque ruine de ces habitations qui ont produit la plus grande richesse coloniale de l’époque moderne.

A la fin du XVIIIe siècle, en effet, la partie française de Saint-Domingue était, et de très loin, la plus grande (27 000 km2), la plus peuplée (au moins 600 000 habitants dont 30 000 Blancs) et la plus riche (7 fois plus que la Martinique ou la Guadeloupe) des îles à sucre antillaises de la Caraïbe conservées à La France par le traité de Paris au détriment des « quelques arpents de neige du Canada ». La « Reine des Antilles…, orgueil de la France dans le Nouveau-Monde », selon son historiographe Moreau de Saint-Méry, fournissait à elle seule près des 2/3 du commerce extérieur de la France, les 3/4 du sucre et les 2/3 du café mondiaux : elle faisait vivre plus d'un Français sur six, produisant plus que toutes les îles anglaises et espagnoles réunies.

Premier établissement de Christophe Colomb, la colonie avait été rapidement dépeuplée de ses habitants indiens pour devenir terre d’élection des flibustiers et boucaniers dans sa partie occidentale. Son essor date de la seconde moitié du XVIIIe siècle avec le développement de l'économie agro-industrielle de plantation (sucre, café, coton, indigo…) due à l'exploitation massive d'esclaves noirs jusque dans les années 1789. Les troubles révolutionnaires dans la métropole coloniale et au niveau local, déstabilisèrent l’ordre esclavagiste et entraînèrent la perte de la colonie par la France en une quinzaine d'années de luttes, de 1791 à son indépendance, proclamée le 1er janvier 1804 sous le nom de République d'Haïti.

Les plans, gravures et inventaires d'époque, et surtout les vestiges actuels disséminés dans les campagnes haïtiennes, révèlent l’organisation immuable des bâtiments d’exploitation et d’habitation : au vent, au bout de la grande allée ouverte par un portail monumental à deux ou quatre piliers et grille en fer forgé, la Grand-case [maison de maître] en position dominante dans son enclos, avec ses annexes et dépendances (cuisine, poulailler, jardin, entrepôts, remises, cases des domestiques…) ; au devant, la savane (ou « la cour ») où paissent les bêtes ; plus loin, pour éviter aux maîtres bruits, odeurs et risques d’incendie, les installations industrielles (aqueducs, moulins, sucreries, purgeries, étuves…) ; puis le quartier des esclaves, sous le vent ; le tout entouré de terres réservées aux plantations de denrées exportables et de vivres alimentaires pour l’atelier (bananes, manioc, riz, patates…).

La première république noire du monde est aujourd’hui encore un véritable conservatoire du patrimoine historique de l’économie esclavagiste du XVIIIe siècle dont la grande plantation - connue sous le nom d'habitation aux Isles d'Amérique-, était l’unité de base. Comme dans l’ensemble des sociétés créoles antillaises, qu’elles soient francophones, anglophones, ou hispanophones, la grande plantation (connue sous le nom d’habitation aux Îles) fut, en effet, le cadre de vie, de mort et de travail quotidien de la majorité des esclaves – nègres à talents, le plus souvent créoles, ou nègres de houe, bossales. Elle a perduré longtemps après les abolitions de l’esclavage.

En dehors des vestiges historiques urbains ou militaires, les ruines des quelques 8 500 habitations coloniales - le plus important réseau d’exploitation des Antilles - constituent actuellement un patrimoine d’une exceptionnelle richesse qui nécessite protection car il est très menacé et fragilisé par les déprédations climatiques et humaines.
           
            Ces clichés du fonds Jacques de Cauna témoignent de l’histoire des plantations esclavagistes, mais aussi, compte-tenu de la rapide disparition depuis quelques années de ces bâtiments, ils constituent un sauvetage virtuel de ce patrimoine historique et mémoriel.

 
En complément :


http://www.esclavages.cnrs.fr/spip.php?rubrique13
http://jdecauna.over-blog.com


Jacques de Cauna, « Aperçus sur le système des habitations aux Antilles françaises. Vestiges architecturaux et empreinte aquitaine en Haïti (ancienne Saint-Domingue) », dans Le monde caraïbe. Echanges transatlantiques et horizons post-coloniaux (dir. Christian Lerat), MSHA Bordeaux, 2001, p. 133-152.

           
Fonds "mémoire et patrimoine de l'esclavage en Haïti"
Conception et rédaction : Jacques de Cauna, Myriam Cottias
Coordination et recherches iconographiques : Jacques de Cauna, Myriam Cottias, Véronique Ikabanga
Conception et réalisation graphique : Frédéric Eckly, Véronique Ikabanga

CIRESC / CNRS Images