Néandertaliens et Hommes de la Solo : deux exceptions naturelles ?
 

Les Hommes différents

  Des lignées humaines disparues ont-elles coexisté avec l'Homo sapiens sapiens. L'Homme de Néandertal et les Hommes de la Solo (une rivière de Java en Indonésie) sont, soit des Homo sapiens archaïques, soit des Homo erectus tardifs.
   
 

Si le peuplement du continent eurasiatique par des populations d'Homininés issues de l'Afrique, et se rapprochant des Homo ergaster, a eu lieu autour de 1,8 MA, il faut attendre -500 kyr pour que l'Eurasie paraisse habitée de façon assez dense.

En Extrême-Orient, il s'est individualisée une population d'Homo erectus (les Pithécanthropes en Indonésie) qui doit être à l'origine, des Homo sapiens archaïques locaux pour certains, d'Homo erectus tardifs (les Hommes de la Solo) pour d'autres. Ces fossiles possèdent une architecture crânienne primitive et robuste mais aussi une encéphalisation s'intégrant dans la variabilité actuelle.

 
 

     
Double sépulture (femme et enfant) de Qafzeh (Basse Galilée) des gisements moustèriens d'Israël.
© Cnrs
 
Sépulture du néanderthalien de Kebara des gisements moustèriens d'Israël.
© Cnrs
 

 

En Europe, le processus est différent car, dès - 450 kyr et à partir d'une population fossile encore très mal connue, la lignée néandertalienne s'individualise. Ses membres présentent certaines caractéristiques dites dérivées, ou apomorphies, qui sont uniques dans la lignée humaine. Dès le début du Riss à la fin du dernier interstade würmien, ces apomorphies vont se retrouver sur des fossiles européens. C'est également le cas, peut-être à la fin du Riss et sûrement durant la deuxième moitié du Würm ancien au Proche-Orient. Les premiers représentants de cette lignée, les Prénéandertaliens, ont une grande variabilité et ne montrent pas tous les mêmes associations d'apomorphies. Chez leurs successeurs würmiens, l'ensemble des caractères dérivés s'exprime avec des fréquences qui paraissent plus élevées et une variabilité moins grande. Pour certains, l'individualisation de cette lignée serait la conséquence de l'isolement de l'Europe en raison d'une augmentation des amplitudes des variations climatiques. Pour d'autres, les raisons de l'existence des Néandertaliens restent à préciser et pourraient être plurifactorielles : ontogéniques, fonctionnelles et/ou adaptatives.

 

 

 

Le crâne de Saint-Césaire (collection Musée des Antiquités Nationales). Le fossile de Saint-Césaire est âgé de - 36.300 + ou - 2700 ans. C'est un des plus récents membres de la lignée néandertalienne.
© Cnrs

 


Dès lors, la question de l'appartenance des Néandertaliens à l'espèce Homo sapiens est loin d'être résolue. Les résultats récents des séquençages des régions hypervariables de l'ADNmt de deux fossiles néandertaliens montrent qu'ils sont éloignés de la variabilité des Hommes actuels. Mais, ces parties étudiées du génome ne sont pas les plus appropriées pour résoudre le problème du statut taxinomique de ces fossiles. De plus, la démographie des Néandertaliens nous est inconnue. Pourtant son influence sur les résultats des travaux sur l'ADNmt est très importante. Au sein de la variabilité actuelle, il est aussi possible de trouver deux individus plus différents entre eux que ne le sont les Néandertaliens de certains Hommes actuels. Enfin, nous ne savons pas comment se situent les premiers Hommes modernes relativement aux lignées actuelles d'ADNmt et à celles connues chez les Néandertaliens.

Nous ne savons donc pas si les Néandertaliens et les Hommes de la Solo représentent deux "exceptions biologiques". Deux populations qui, isolées du reste de l'ancien monde, l'une par des conditions environnementales extrêmes, l'autre par sa situation insulaire, auraient évolué séparément des autres groupes fossiles. Ces populations représenteraient alors les exemples les plus récents de dérives génétiques ayant favorisé l'individualisation d'espèces différentes de la nôtre. D'après leur morphologie crânienne les Néandertaliens et les Hommes de la Solo sont aisément distingués des Hommes actuels. Mais leurs variabilités s'intègrent un peu plus dans celle des premiers Hommes anatomiquement modernes vieux de près de 100 kyr. En effet, ces derniers montrent des caractéristiques dites primitives existant à la fois chez les Néandertaliens et les Hommes de la Solo. Il y a 100 kyr, Néandertaliens et premiers Hommes modernes partagent exactement la même culture : le Moustérien. Il s'agirait donc de deux espèces distinctes partageant la même culture dans des environnements voisins ou différents.

 
 
Vue latérale du crâne de Qafzeh 6 (collection Institut de Paléontologie Humaine, Paris). Les fossiles de Qafzeh (Israël) sont parmi les plus anciens Hommes anatomiquement modernes. Ils ont été datés à - 92.000 + ou - 5000 ans.
© Cnrs
 

En Europe, de - 40 à - 30 kyr, les Néandertaliens ont probablement été contemporains des premiers Hommes modernes. Ces deux populations possèdent alors des cultures qui, bien que distinctes, présentent des potentialités innovatrices et montrent des qualités similaires d'adaptations aux changements environnementaux. Pourtant, les Néandertaliens vont "disparaître". Ils ont pu être isolés génétiquement de leurs contemporains appartenant à la même espèce et se seraient éteints petit à petit. Mais, ils pourraient aussi avoir été englobés progressivement dans le pool génétique des Hommes modernes et seraient donc alors membres de l'espèce Homo sapiens. Cette disparition a été longue : au moins 10.000 ans et ses modalités restent à préciser, d'autant qu'elles ont pu être différentes en Europe de l'Ouest, centrale et de l'Est. Seule certitude, elle a été intimement liée à l'expansion des Homo sapiens sapiens. Quant aux Hommes de la Solo, s'ils ne sont pas aussi récents que certains chercheurs le supposent, ils pourraient avoir évolué progressivement en Hommes anatomiquement modernes. D'autres hypothèses peuvent être aussi envisagées à leurs propos. Mais les restes fossiles et les données culturelles sont trop peu nombreux pour préciser leur éventuel devenir.

Bruno Maureille & Bernard Vandermeersch
UMR 5809, Laboratoire d'Antropologie des populations du passé, Université de Bordeaux 1


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