Introduction
 

L'étude des êtres vivants qui s'est longtemps présentée comme "histoire naturelle" s'est trouvée soumise pendant des siècles à l'exigence de donner des résultats compatibles avec le récit biblique de la création.

On connaît le passage de la Genèse I. 20-26 qui décrit les 5ème et 6ème jours de la création. "Que les eaux foisonnent d'animaux vivants et que des volatiles volent au-dessus de la terre, à la surface du firmament des cieux!" Mais voici les deux passages les plus lourds de conséquences : "Elohim dit ''Que la terre fasse sortir des animaux vivants selon leur espèce : bestiaux, reptiles, bêtes sauvages, selon leur espèce !''" (24). Il en fut ainsi. "Elohim fit donc les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce et tous les reptiles du sol selon leur espèce. Elohim vit que c'était bien"" (25). Elohim dit : ''Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance ! Qu'ils aient autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre !''.

A quoi, il faut ajouter l'épisode du Déluge qui a si fort pesé sur l'histoire de la géologie jusqu'à Charles Lyell, le contemporain et l'inspirateur de Darwin. Dans la Genèse Dieu s'adresse à Noé : "De tous les animaux, de toute chair, tu en introduiras deux de chaque espèce dans l'arche pour les garder en vie avec toi : ils seront mâle et femelle. Des oiseaux selon leur espèce, des bestiaux selon leur espèce, de tous les reptiles du sol selon leur espèce, il en viendra deux de chaque vers toi pour sauvegarder la vie" (VI 18. 22).

De ces textes inlassablement commentés au cours des siècles, on retient trois idées essentielles.

Les animaux ont été créés par Dieu - et sauvés par Noé - dès l'origine "selon leur espèce". Il existe donc des espèces, distinctes, immuables, fixes, conformes à la volonté du Créateur.

La création des espèces vivantes s'intègre dans un ordre de l'Univers qui est conforme à sa volonté. Il doit donc y avoir, même si elle est imprécise dans le texte sacré, une hiérarchie de ces espèces à l'intérieur d'une vaste échelle des êtres.

L'homme fait l'objet d'une création spéciale qui non seulement le met à l'écart des autres espèces vivantes, mais lui donne autorité sur elles.

On notera qu'il existe dans la Genèse un deuxième récit de la création de l'homme au chapitre II. 7, mais il aboutit aussi à affirmer la suprématie de l'homme sur le reste de la création : "Alors Yahvé Elohim forma l'homme, poussière du sol, et il insuffla en ses narines une haleine de vie et l'homme devint âme vivante". C'est cet homme qu'il installa dans le Jardin d'Éden " pour le cultiver et le garder...".

On peut dire que jusqu'au milieu du XIX ème siècle les naturalistes ont essayé d'établir par leurs classifications un ordre parmi les êtres vivants qui respecte ces trois traits du texte sacré.

Le premier grand séisme a été provoqué par de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829). Dans sa Philosophie zoologique (1809) Lamarck soutenait que "les plus simples des productions vivantes ont donné successivement l'existence à toutes les autres". Thèse fondamentale du transformisme. Il supposait que l'échelle des êtres vivants correspondait à la "montée" progressive des organismes vers une perfection toujours plus grande sous l'action d'une " vie " inventive, mais contrainte de s'adapter au milieu extérieur. De ces besoins naissaient de nouvelles " habitudes ", lesquelles modifiaient les fluides qui sculptent l'organisme. Animal emblématique de Lamarck : la girafe. Le cou de la girafe actuelle mesurerait l'appétit, l'effort et l'opiniâtreté de générations de ses ancêtres !

" Il est inévitable, écrivait déjà Lamarck en 1802, qu'après une longue suite de siècles, il aura pu se former de nouvelles espèces, de nouveaux genres et même de nouveaux ordres... ".

Cette thèse parut littéralement révolutionnaire. Elle subit les attaques violentes de Georges Cuvier, le rival de Lamarck au Muséum, le fondateur de l'anatomie comparée (1769-1832) qui dans son Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu'elles ont produits dans le règne animal considère que " tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par réaction réciproque ". Réputé capable de reconstituer un animal entier à partir d'un seul os, il récuse violemment l'idée d'une transformation des espèces dans le cadre de sa théorie des révolutions qu'il identifie non sans arrière-pensées politiques conservatrices à des catastrophes.

Pourtant, la théorie de Lamarck conserve l'idée d'une " échelle des êtres ", c'est-à-dire d'un ordre de la nature dont le sens se trouve prédéterminé. Autrement dit, Lamarck transfère à la Nature la finalité imputée avant lui à l'Acte divin de la Création, il se contente d'en temporaliser la réalisation. Sa pensée reste finaliste, soumise à l'idée de " perfection ", qu'il réinscrit dans l'idée d'un processus de perfectionnement.

Darwin, qui déclare n'avoir emprunté " ni un mot ni une idée à Lamarck, est beaucoup plus radical en 1859 dans l'Origine des espèces. Il avance à son tour l'idée que les espèces " se transforment ". Autrement dit, que les espèces n'ont pas été créées telles que nous les voyons, à l'origine, selon un " type " déterminé. Il y a une unité du monde vivant. Et la diversité des vivants apparaît comme le produit d'une différenciation progressive des espèces.

A cette thèse, Darwin en ajoute une qui concerne le mécanisme de cette différenciation. Il forge à cette fin l'expression paradoxale de " sélection naturelle ". L'expression est paradoxale, car il s'agit d'une sélection sans choix. Darwin a toujours dit que là résidait l'essentiel de sa théorie. Un mécanisme qui se réalise à partir de petites variations affectant les individus. Ainsi, un pigeon, un loup ou un canard peut présenter des variations physiologiques ou anatomiques; à partir de ces petites variations, il se produit un tri qui retient celles qui vont être utiles dans la lutte que se livrent tous les organismes vivants afin de s'emparer des moyens de subsistance et de reproduction. La sélection naturelle, ce n'est rien de plus que la voie naturelle par laquelle de petites variations individuelles s'imposent et, par accumulation, transforment les êtres vivants au fur et à mesure que se déploie, depuis les origines et depuis l'apparition de la vie sur la terre, cette grande lutte pour l'existence.

L'Origine se termine par quelques pages de récapitulatin qui offrent au lecteur une vision grandiose de la nature, mais où Darwin prend grand soin de montrer que tout repose sur l'idée qu'elle est soumise à des lois invariables et qu'il n'y règne aucune finalité prédéterminée.

De ce livre, on pouvait évidemment tirer l'idée que si toutes les espèces ne sont jamais en réalité que des découpages transitoires dans une évolution faisant tomber les barrières de nos classifications, cela valait certes pour le chat, la poule, ou le canard, mais aussi pour l'homme.

On doit pouvoir expliquer l'apparition de l'homme sur la terre, selon le même processus. Il faut donc refuser l'idée d'une " création spéciale " de l'homme. Darwin ne le dit pas dans l'Origine des espèces : il attendra douze ans pour s'exprimer sur cette question dans son deuxième grand livre La descendance de l'homme (1871). Mais c'était la logique même de son livre. Les autorités religieuses ne s'y sont pas trompées ; les militants de l'athéisme non plus, qui en ont tiré sur le champ des conclusions matérialistes sur " nos " origines.

On a ainsi vu, dès 1860, s'opposer deux camps : le camp de ceux qui se convainquirent que pour défendre la théologie chrétienne il fallait s'opposer à Darwin et le camp de ceux qui pensèrent qu'avec la théorie de la sélection naturelle l'humanité allait en finir une bonne fois avec les bases théoriques de " l'obscurantisme      religieux ".

Lors d'une séance fameuse, l'Évêque anglican Samuel Wilberforce, face au naturaliste évolutionniste Thomas Huxley, accuse Darwin d'être un matérialiste athée et dénonce l'idée que l'homme descendrait du singe. Il s'adresse au disciple de Darwin en ces termes : " Est-ce que c'est par votre grand-père ou par votre grand-mère que vous descendez du singe, Monsieur Huxley ? ". Huxley répond : " Moi, je préfère après tout descendre du singe par ma grand-mère que des cendres d'un être humain dénué d'intelligence qui argumente sur la base de partis pris ".

Le débat déborde immédiatement le cadre de l'Eglise anglicane et du protestantisme. Les autorités de l'Eglise catholique entrent dans la polémique. Dès 1860, en effet, Darwin est condamné par une réunion d'évêques qui se tient à Cologne. Le Pape intervient ensuite à plusieurs reprises pour dénoncer la thèse selon laquelle l'homme descendrait du singe. Saint Thomas n'avait-il pas expliqué que le supérieur ne saurait provenir de l'inférieur ? Et la Bible n'a-t-elle pas clairement indiqué que l'animal est inférieur à l'homme ?

Dans ces conditions, les théologiens libéraux et les évolutionnistes chrétiens qui voulurent concilier évolution et création ne furent guère écoutés, quand ils ne furent pas contraints au silence par leur hiérarchie comme le père Teilhard de Chardin(1881-1955).

De nos jours, les affrontements se prolongent notamment aux Etats-Unis. Depuis le " procès du singe " en 1925, les fondamentalistes protestants qui y défendent une lecture littérale de la Bible ont tenté de faire interdire l'enseignement de la théorie darwinienne dans les high-schools, puis d'imposer par voie législative au cours des années 80 que le récit biblique soit enseigné comme une hypothèse " scientifiquement équivalente " à l'hypothèse darwinienne, et enfin au cours de l'été 1999 que l'évolution soit retirée des sujets pouvant donner lieu à examen.

Le conflit apparaît à vrai dire inévitable dès lors qu'on tient la Bible comme un récit historique donnant un compte-rendu d'observations, et non comme un texte qui vise à susciter l'adhésion à des valeurs structurant une vision du monde permettant aux hommes de maîtriser les grandes angoisses inhérentes à leur condition. Il est aussi inévitable si les scientifiques considèrent qu'ils auraient vocation à éradiquer les causes de ces angoisses irréductibles.

Dominique Lecourt
Professeur de philosophie à l'Université Denis Diderot - Paris 7. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont notamment Lyssenko, histoire réelle d'une " science prolétarienne " (réed. Quadrige/PUF, 1995), L'Amérique entre la Bible et Darwin (réed. Quadrige/PUF, 1998), Prométhée, Faust, Frankenstein : Fondements imaginaires de l'éthique (réed. Livre de Poche/Biblio Essais, 1998), Contre la peur (réed. Quadrige/PUF, 1999) et le Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences (PUF, 1999).

 

 

Bibliographie

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