Auréolé
de son récent triomphe, le modèle standard de la physique
comporte quant même une légère faille. Les messagers
W et Z0 de la force faible sont des poids lourds alors
que le photon lumineux, lui, arbore une masse nulle. Comment résoudre
ce criant paradoxe ? Comment réconcilier les différents
médiateurs de l’interaction électrofaible ?
La réponse tient à un nouvel et mystérieux
agent, le boson de Higgs, qui confère l’inertie aux
particules. Il surgira au Grand collisionneur de hadrons, du Cern
de Genève, à partir de 2007.
Pour tous les écoliers
du monde, la masse est un attribut essentiel de la matière.
Mais que recouvre-t-elle exactement ? Une inertie et une énergie.
La faculté de résister au mouvement. La sensibilité
à la gravité. Les chercheurs mettent ici le doigt
sur un problème clef lié à la structure profonde
du vide à petite échelle. Selon les vues les plus
avancées, la question ne se résoudra qu’au prix
de l’apparition d’une nouvelle et mystérieuse
particule, le boson de Higgs, attendu au Grand collisionneur de
hadrons LHC, du Cern de Genève, à partir de 2007.
Si la théorie est exacte, cet agent intermédiaire
et le mécanisme lié confèrent leur inertie
aux corpuscules élémentaires de la matière.
En 1979, les Américains Steven Weinberg, Sheldon Glashow
et le Pakistanais Abdus Salam avaient obtenu le prix Nobel pour
leur théorie audacieuse qui réunit les interactions
électromagnétique et faible en une seule force, électrofaible.
Or, un hic subsistait dans l’édifice : d’un côté,
le photon messager s'avère de masse nulle. De l’autre, les
bosons W et Z sont lourds. Dès lors, comment concilier les
facettes aussi discordantes d’une même pièce ?
La réponse tiendrait à l’intervention d’une
nouvelle particule : le boson de Higgs dont l’existence a
été postulée en 1964 par l’Écossais
Peter Higgs. Signe particulier : cet objet peu ordinaire, clef de
voûte du modèle standard, serait né un dix-milliardième
de seconde (10-10 s) après le big bang. La température
atteignait le million de milliard de degrés. Depuis, le boson
de Higgs s’attache à "freiner" et "plomber" le déplacement
de ses cousines à l’échelle de l’infiniment
petit.
"Ce mécanisme de Higgs résulte des propriétés
fondamentales du vide et d’une rupture de symétrie
dans l’Univers primordial", indique Etienne Augé,
directeur adjoint du Laboratoire de l’accélérateur
linéaire d’Orsay, à l'Université Paris Sud. "Il
expliquerait à la fois la masse des W et Z ainsi que celles
du quark top (2 fois plus lourd), de l’électron (350
000 fois plus léger que ce dernier) ou du neutrino associé (encore
un million de fois plus léger que ce dernier). Le défi
est là. Comment rendre compte de l’extraordinaire diversité
des masses observées dans le zoo des particules élémentaires
de la matière ?"
Mais pour les experts, c’est sûr, le boson de Higgs
existe déjà. Il se manifestera au Grand collisionneur
de hadrons, cet accélérateur de nouvelle génération,
qui entrera en fonction au Cern de Genève en 2007. Il s’agit
d’une machine géante, de 27 kilomètres de circonférence,
qui atteindra 14 mille milliards d’électronvolts d’énergie.
Une performance unique au monde. Par comparaison, le Stanford Linear
Accelerator Center (SLAC) de San Francisco en Californie, mesure
3 kilomètres de long et il produit des électrons de
50 milliards d’électronvolts. Coût estimé
du LHC : 2,6 milliards d’euros, financés
grâce à la collaboration des pays européens
et de leurs partenaires internationaux. La France contribue à
travers le travail de 440 chercheurs, ingénieurs ou techniciens
du CNRS-IN2P3 et du CEA. Elle participe aux expériences Atlas
et CMS (Compact Muon Solenoid) qui traqueront le fameux Higgs. Elle
aidera à analyser les 10 milliards de mégaoctets de
données obtenus chaque année. Dans la mythologie grecque,
Atlas représente le géant condamné par Zeus
à supporter la voûte céleste sur ses épaules.
L’expérience souterraine qui porte le même nom,
elle, n’usurpe pas la comparaison. "Atlas est le plus
gros des quatre détecteurs qui équiperont le LHC",
précise Etienne Augé. Il faut imaginer cette cathédrale
surréaliste, cylindre de 22 mètres de diamètre
pour 28 mètres de long. "La collaboration regroupe 1
700 personnes issues de trente pays, dont deux cents Français. Le
coût de réalisation de cette seule partie s’élève
à 300 millions d’euros. La moisson durera jusqu’en
2015. Et les collisions de protons se produiront 800 millions de
fois par seconde…"
Les calculs les plus précis prédisent que la masse
la plus probable du mythique boson se situera entre cent et deux cents
fois celle du proton. Mais le Higgs ne surgira effectivement que
dans une collision sur un milliard…. Et il sera dûment
identifié dans… 0,5 % des cas. Soit, en pratique,
quelques fois par jour. On touche ici à un aspect crucial
de la physique. La particule de Higgs serait une manifestation de
la nature bouillonnante et effervescente du vide quantique. Paradoxe.
Ce vide ultime n’est pas le néant. Il possède
une énergie irréductible en raison des fluctuations
qui l’agitent. Ainsi se créent et disparaissent sans
cesse des paires de particules et d’antiparticules fugaces
ou virtuelles. En définitive, l’Univers serait né,
il y a fort longtemps, de l’une de ces fluctuations majeures
et… primordiales.
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