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Histoire merveilleuse des arbres fruitiers

Psautier de Bonmont. BM Besançon, ms 54, f 5, illustration marginale (vers 1260). Cliché CNRS-IRHT.La greffe consiste à fixer sur un arbre fruitier d’origine sauvage ou de faible qualité fructifère - appelé porte-greffe - un greffon (« petit morceau ») d'une variété dont on veut récolter les fruits. Le porte-greffe nourrit le greffon. Il y a union entre les deux parties, mais il ne s’agit pas d’une véritable fusion entre le sujet et le greffon, dans la mesure où les fibres et les vaisseaux de l'un et de l'autre ne se mêlent pas. Si toutes les espèces n’en dépendent pas, la maîtrise de cette technique a permis le décollage de l’arboriculture fruitière en Extrême-Orient (pêcher et mûrier noir dès le 3e millénaire) et en Méditerranée.©Bibliothèque municipale de Besançon

Second greffage; pose du greffon qui comprend la greffe de méristème et une partie du citrange porte greffe.Les divers avantages de cette technique sont évidents : elle est non seulement un moyen de reproduction des arbres (fruitiers en l’occurrence), mais elle permet aussi d’améliorer ou de maintenir des caractères génétiques ou des spécificités recherchées (couleur, saveur par exemple).© Inra photothèque / VOGEL R.

Noyer greffé en placage. Greffon en croissance après rabattage du porte greffe.La technique de la greffe est décrite dans les textes antiques des auteurs comme Théophraste (4e s. av. J.-C.). Dans son ouvrage De Historia Plantarum, il cite les greffes en fente et en écusson. Caton, au 2e siècle avant notre ère commente la greffe en couronne qu’il applique à l’olivier, au figuier, au poirier et au pommier, celle en fente pour la vigne et celle en écusson par placage pour le figuier et l’olivier également. Pline, au 1er siècle de notre ère, reprend ce répertoire et y ajoute la greffe par inoculation (de graines ou de micro-plants) et la greffe sur francs (provenant de semis de l’arbre fruitier et dites « améliorantes ») appliquée à tous les arbres fruitiers. L’Italie romaine cultivait 44 variétés de figuiers, 32 de pommiers, plus de 61 de poiriers, une douzaine de pruniers dont la quetsche. Certaines étaient élevées en pépinières (figueries) qui comprenaient des variétés exotiques. Les principales espèces sauvages citées comme porte-greffe par l’ensemble des auteurs anciens sont l’aubépine, greffe très répandue, le prunellier, le chêne, l’orme, l’orne (frêne), le hêtre, le platane et le pistachier térébinthe… (voir les tableaux ici et ).© Inra photothèque / GERMAIN Eric

Greffeur.Au Moyen Âge, alors même que l'arboriculture redémarre avec des variétés culturales limitées, la greffe continue de fasciner les hommes. Les savoirs se perpétuent et la greffe apparaît comme une des clés de la réussite. Les ouvrages juridiques, les registres de comptes, mais surtout les traités agronomiques et les encyclopédies domestiques lui consacrent de quelques lignes à des chapitres entiers. Dans son traité « Opus ruralium commodorum », écrit vers 1305, l’agronome bolonais Pietro de’ Crescenzi précise les greffes compatibles avec chacune des espèces et les meilleures dates pour les pratiquer. Les enluminures en représentent aussi les gestes, les façons, les outils et les espaces dans lesquels elles se pratiquent : jardins, vergers... Des greffes relèvent parfois de recettes et tiennent plus du merveilleux : ainsi certaines encyclopédies domestiques, comme le Ménagier de Paris 14e siècle, qui conseille de greffer un noyau de cerise dans un cep de vigne afin d’obtenir des cerises, ou, inversement, de greffer sur un cerisier une vigne pour produire des raisins en mai !© Inra photothèque / RENOU Daniel

Les dates précisées dans les quelques calendriers agricoles médiévaux illustrant la greffe, indiquent que cette tâche s'effectuait soit en avril, soit plus souvent en mai. Pour l’agronome Pietro de’ Crescenzi, les dates s’étalent de janvier à juillet selon les espèces. Les greffons sont prélevés dans les forêts sur des plants sauvages ou dans le verger même, sur un arbre particulièrement apprécié.

Outre la maîtrise de l’amélioration des espèces et du maintien des caractères sélectionnés, leur acclimatation et, par conséquent, les possibilités de transplantations ont aussi permis la création de pépinières ou de vergers. De Théophraste à ses successeurs Latins, force conseils sont fournis sur les dimensions du tronc, l’âge de l’individu, la saison d’arrachage, la distance de plantation, la préparation, la forme, la profondeur et l’habillage des fosses d’accueil.

 

Rédaction :

Marie-Pierre Ruas (Chercheur au laboratoire Centre de bio-archéologie et d’écologie du CNRS)
(texte rédigé par MP Ruas d’après des articles de M.-P. Ruas 1996 et P. Mane 2006)

Sources de l'article

  • Théophraste. Recherches sur les plantes. Livres I-II. » Paris, Coll. Des Universités de France association G. Budé, Société d’Editions « Les Belles Lettres », 1988, 146p.
  • Pline L’Ancien, Histoire Naturelle, livres XV, XVI, XVII, XXI, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, association G. Budé, 1
  • Columelle, De l’agriculture, Les arbres, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, association G. Budé, 1986, 149p.
  • Mane P. (2006). Images, discours et techniques de la greffe dans l’arboriculture fruitière médiévale, Dossier spécial Fructiculture (Ruas M.-P. éd), Archéologie du Midi Médiéval, 23-24, pp. 93-107.
  • Ruas M.-P., (1996). Eléments pour une histoire de la fructiculture en France au Moyen Age : données archéobotaniques de l'Antiquité au XVIIe siècle., in : Colardelle M. (éd.), l'Homme et la nature au Moyen Age, actes du Ve Congrès international de la Société d’Archéologie Médiévale,Grenoble 1993, Paris, Errance, pp. 92-105.
  • Ruas M.-P. (sous presse) Lieux de cueillettes, lieux de cultures : les fruits à la croisée des chemins, in Bernard V. (éd.), actes Silva et saltus en Gaule romaine, dynamique et gestion des forêts et des zones rurales marginales (friches, landes, marais…, actes du colloque Ager VII, Rennes 27-28 oct. 2004, Presses Universitaires de Rennes.

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