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La conservation de la Nature, ses intêrets et ses limites

Interview de Jean-Claude Génot (Chargé de mission « protection de la nature » au Syndicat de Coopération pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord et actif dans le programme Mab) - 13 juin 2008

Qu'est-ce que conserver la nature pour vous ?


Il y a un problème avec le terme « conservation ». Ce mot vient de l'anglais et signifie dans cette langue « protection qui intègre l'usage de la ressource naturelle ». Or, « conserver » en France signifie quasiment figer, conserver comme on conserve des objets dans un musée. Il se trouve qu'une bonne partie de la conservation de la nature, de mon point de vue, répond aujourd'hui à ce terme : nous figeons des états, nous rajeunissons des écosystèmes et nous les maintenons en cet état. Nous ne laissons pas la dynamique s'exprimer.
Alors que pour moi, conserver la nature, c'est laisser au maximum toutes les dynamiques s'exprimer !

Pourquoi conserver la nature et comment selon vous ?

Pourquoi ? Selon mon échelle de valeur, tout d'abord pour une raison éthique évidente, c'est parce que je me sens en lien avec les autres espèces. Je ne vois pas quel droit nous aurions de s'arroger toute la place. Après évidemment je fais partie de la société, donc je peux aussi avancer des raisons anthropocentrées, du type utilitaire parce que nous avons besoin de la nature, pour vivre émotionnellement. Et là, nous revenons à la question d'éthique !

Comment ? Ça c'est la grande question ! J'ai envie de dire qu'il faut d'abord bien connaître la nature avant de commencer à prendre des décisions, et je trouve que nous avons aujourd'hui plein de certitudes alors que nous allons de plus en plus vers l'incertitude.
Nous figeons les choses, nous décidons, avec selon moi trop peu de connaissance. Nous ne savons pas assez comment fonctionnent certains milieux, comment évoluent certaines espèces. Cependant, nous décidons très vite parce que nous voulons des résultats immédiats. Nous sommes pressés, en protection de la nature, autant qu'en économie ou que dans d'autres domaines. J'estime pourtant que l'on devrait faire beaucoup plus de suivis continus, et attendre beaucoup plus longtemps de voir comment réagit la nature par elle-même avant de vouloir intervenir.

Quelles sont pour vous les limites et les difficultés
dans la conservation de la nature ?

Les limites pour moi sont essentiellement psychologiques. Tant que l'Homme ne sortira pas de sa volonté de domination de la nature, tant qu'il ne sera pas capable de se limiter, de limiter sa volonté de maîtriser la nature, je ne vois pas ce que donneront tous les beaux discours, tous les beaux Grenelles, tous les beaux engagements.
Je crois que la nature n'a aucune chance, surtout tant que nous continuerons notre expansion démographique, sauf de muséographier la nature: il restera toujours des banques de graines et des jardins zoologiques et botaniques. Mais si on parle d'une nature libre, autonome et sauvage, alors là, je ne vois pas comment on peut conserver des espaces si à un moment donné on ne dit pas « stop », « on arrête là », on arrête d'aménager, de construire, de couper du bois et on laisse faire la nature dans un certain nombre de zones.
Donc pour moi c'est avant tout un problème là encore de philosophie, de choix de société, de relation intime, de lien philosophique entre l'Homme et la nature.

Selon vous, que reste-t-il à faire ? Quels sont les plus gros enjeux pour l'avenir dans la conservation de la nature ?

Il reste tout à faire ! Je crois que si nous considérons la diversité biologique comme une collection d'espèces, alors nous pouvons nous épuiser éternellement à vouloir conserver chaque espèce, mais nous ne nous en sortirons pas, parce que favoriser une espèce, c'est en défavoriser une autre. Alors comment répondre à la question ? Nous pourrions penser qu'il faut conserver une mosaïque d'habitats, chaque habitat, typique de chaque espèce. Mais nous savons très bien que s'est se voiler la face de croire que nous arriverons à sauvegarder tout ça.

Donc il faut arrêter de raisonner « espèce », de se demander comment gérer les milieux pour la conservation de la biodiversité avec une clé d'entrée « espèce ». Je pense que cette clé d'entrée est un non-sens en terme d'évolution, en terme de dynamique. Dans un milieu qui bouge, dans un monde qui bouge, comment peut-on encore se centrer uniquement sur l'espèce ? Je pense que ce n'est pas possible et que c'est quelque chose, à la limite, d'anti-écologique !
Il faut donc que nous raisonnions autrement, raisonner « habitats », « milieux » et là nous ferons les choses différemment. Prenons l'exemple du travail du Parc naturel régional des Vosges du Nord avec les forestiers. L'écologie des territoires, c'est le fait d'essayer de s'impliquer presque au quotidien avec les forestiers pour modifier leur pratique et un peu leur manière de voir les choses. Qu'ils se disent, « bon ok je coupe du bois, mais il y a plusieurs façons de couper du bois. Comment je coupe du bois en limitant au maximum mon impact écologique ? » Car nous ne sommes jamais dans cette logique là, nous sommes souvent dans une logique de travaux, de finance, de technique...
Ce qu'il faut, c'est en amont réfléchir l'impact écologique, il faut plus travailler sur cette question là. C'est à dire préserver les espèces animales, végétales et les milieux dans le cadre de la gestion des territoires, donc avoir une gestion globale intégrée. Je dirais une gestion durable, mais maintenant le mot est galvaudé !
Je pense que c'est véritablement ça l'enjeu des parcs, des réserves de biosphère, travailler précisément là où les hommes exploitent les ressources plutôt que là où ils ne font plus rien. C'est facile, dans une zone centrale sans intervention humaine, de revendiquer « qu'on ne fait rien ! ». La difficulté, c'est d'obtenir cette zone, mais une fois qu'on l'a, il suffit de faire du suivi scientifique ou de la pédagogie. Tandis que lorsqu'il s'agit de couper des arbres ici ou ailleurs et de décider comment on le fait, en respectant les sols, en respectant globalement la structure de la forêt, là, c'est plus difficile.

C'est la politique générale qui est en train d'être mise en œuvre au niveau local, un peu partout en France, non ?

Non, pas partout en France. Nous voyons bien, en gestion forestière et évidemment en gestion agricole, que nous en sommes loin. J'ai bien peur par exemple que pour la trame verte on se perde dans quelque chose qui n'aboutira pas, parce que c'est un projet extrêmement compliqué. En fait nous n'aurions pas besoin de trame verte si la matrice du paysage était gérée correctement. Nous avons besoin de rétablir une trame verte parce que la matrice est dégradée, saccagée. Nous avons fait l'impasse sur de nombreuses zones agricoles car nous estimons normal qu'elles soient vouées à l'agriculture industrielle qui les transforme en désert biologique ; sur les forêts un peu simplifiées, sur les zones urbaines... et maintenant, là dedans, il faut sauvegarder ce qui reste... c'est la gestion de la pénurie pour moi la trame verte. Alors que si nous gérions correctement la matrice, nous n'aurions plus qu'à essayer de faire des efforts pour conserver les zones de nature la plus libre et autonome possible.
Ma stratégie, ça serait plutôt de mettre la barre plus haut, mais je pense que nous mettons la barre de plus en plus bas. Nous jardinons dans des confettis, autour nous laissons faire un peu n'importe quoi, et nous pensons que nous nous en sortirons simplement en reliant ces confettis avec les corridors écologiques. Pour moi, c'est une gestion de perdant. S déjà toutes les forêts de France étaient gérées de manière exemplaire, comme on les gère dans un certain nombre de pays, de manière extrêmement écologique, alors, nous ferions de gros progrès !

Qu'est-ce que la nature pour vous ?

La nature, c'est ce qui reste quand on a tout aménagé.
C'est ce qui échappe à la volonté de l'homme.
Par exemple, les plantes envahissantes. Qu'est ce qui nous dit que ces plantes là, ce n'est pas la nature de demain, justement ? Certes, l'Homme les a introduites volontairement ou involontairement. Mais une fois qu'elles s'échappent de leur milieu domestiqué, qu'elles sont en pleine nature et qu'elles se développent toutes seules, c'est des stratégies cent pour cent nature ! Elles sont peut-être plus naturelles que certaines espèces qui ont besoin absolument de l'intervention humaine pour se maintenir. Mais bon, personne ne les voit comme ça ! Donc on voit bien que nous sommes dans des choix culturels. Les gens confondent « biodiversité » et « paysage ». En fait ils ont la nostalgie des paysages d'antan, avec l'idéal de la France des terroirs du 19e siècle. Personne n'a vécu à cette époque, mais tout le monde croit que c'était génial, alors que je suis sûr que c'était une époque où l'espèce humaine avait un impact hyper fort mais très localisé. On drainait tout, on éliminait tout ce qui semblait sales et puants, on brûlait partout... Mais seulement, il y avait plein d'autres zones qui étaient effectivement tranquilles parce qu'on n'avait pas inventé la machine, la machine à contrôler tout. Maintenant on intervient à très grande échelle.

Source :

Interview de Jean-Claude Génot (Chargé de mission « protection de la nature» au Syndicat de Coopération pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord et actif dans le programme Mab) - 13 juin 2008


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