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Histoire de la quinine dans la lutte contre le paludisme

Globules rouges parasités par le paludisme dans le placenta.
© IRD Photothèque  / Cot, Michel
Anopheles gambiae : moustique vecteur du paludisme
Public Health Image Library
Gravure de quinquina
Quinquina à la station d'essais du mont Tonkoui, près de Man. (Côte d'Ivoire)
© IRD Photothèque  / Boulvert, Yves

Le paludisme (ou malaria) est transmis à l'espèce humaine par un parasite, le Plasmodium, par le biais de moustiques (les Anophèles).

Le premier produit utilisé avec succès pour traiter les fièvres engendrées par le paludisme (ou malaria) est le quinquina, conséquence de la conquête espagnole de l'Amérique du Sud. En effet, les quinquinas sont un groupe d'une trentaine d'espèces d'arbres de la famille des Rubiaceae qui poussent sur le versant humide de la Cordillère des Andes, entre 1500 et 3500 mètres d'altitude, à l'état sauvage. A l'origine, ces régions montagneuses sont explorées par les missionnaires jésuites. Ceux-ci observent les traditions locales et constatent que les indiens absorbent contre les fièvres palustres une poudre de l'écorce d'un arbre, le quinquina.
Cette poudre sera exportée en Europe vers la fin du 16e siècle, sous le nom de poudre des jésuites. Son succès est dans un premier temps mitigé. L'assainissement des marais de Versailles, lors de la construction du château, déclenche des crises de paludisme. Quand le fils de Louis XIV, le grand dauphin de France, est guéri grâce à la poudre des jésuites, le roi fait publier un document concernant ce traitement par l'apothicaire royal. Malgré tout, les provenances, ainsi que les teneurs en principes actifs de cette poudre, sont encore inconnues.

C'est au 18e siècle que diverses expéditions se préparent, où Joseph de Jussieu récupèrera des échantillons de quinquina. Il fera décrire cette plante par Linné, qui créera le genre Cinchona. La description du genre lui même est le fruit du travail de deux botanistes, Ruiz et Pavon, partis pour le Chili à la fin du 18e siècle.

Cinchona officinalis, variété surtout utilisée pour les boissons, est très aromatique mais pauvre en principes actifs. Cinchona succirubra (quinquina rouge), à l'origine de la quinine, sera beaucoup plus largement exploité.

C'est en 1817 que Pelletier et Caventou, deux pharmaciens français, isoleront pour la première fois la quinine, à partir des écorces de Cinchona succirubra (quinquina rouge), ce qui permettra de peser la quantité exacte de médicament à donner aux malades par rapport à leur poids. Ce sera un succès commercial immédiat.

La quinine sera fabriquée et vendue vers 1830. La matière première provient de la côte ouest de l'Amérique du Sud, où les Indiens locaux sont employés par les Occidentaux lors d'expéditions de récolte des écorces. Cependant, l'exploitation de cette plante va vite poser des problèmes d'approvisionnement et causer d'importants impacts écologiques. Suite à une production accrue de quinine et donc à une cueillette excessive du quinquina, la raréfaction des ses populations commence à se faire sentir.

C'est un Français, Wedell, qui rapportera en 1837 des graines de quinquina rouge en France au Muséum national d'histoire naturelle, et les fera germer. Le Muséum distribuera ensuite des plants à diverses institutions botaniques européennes. Les problèmes de mise en culture du quinquina seront nombreux. En effet, il s'agit d'une espèce poussant en zones intertropicales humides et montagneuses (1000-3000 m). Les quinquinas poussant en dessous de ces altitudes sont dépourvus de quinine. Ceci est en relation sans doute avec la nécessité pour la synthèse par la plante de la quinine d'une forte exposition aux rayons UV (la quinine serait une forme de protection synthétisée par la plante à l'action des UV).

Les premiers à se lancer dans la culture du quinquina sont les Britanniques, vers 1850, dans une petite zone himalayenne chaude et humide (région de Darjeeling). Mais les surfaces cultivées sont trop réduites pour permettre une exportation des écorces. Ils introduisent alors des cultures de Cinchona succirubra à Ceylan, avec succès, jusqu'en 1885 environ. L'Angleterre a alors le monopole de la culture et de l'exportation du quinquina. Mais la Hollande a également des colonies en zone intertropicale, en particulier sur l'île de Java. Elle supplantera l'Angleterre après avoir importé d'Amérique du Sud, des graines de plusieurs espèces de quinquina, et avoir réalisé de nombreuses hybridations. On passera alors d'une culture de quinquinas du groupe " succirubra " à des espèces du groupe " ledgeriana " ; les quinquinas jaunes, dont les écorces sont très riches en quinine (12% environ, au lieu de 5% pour le groupe succirubra). En trois années, la Hollande ruine la culture des planteurs de Ceylan. L'Angleterre palliera cette catastrophe économique en remplaçant la culture du quinquina par celle du thé. La Hollande gardera le monopole de l'exploitation du quinquina jusqu'en 1939. L'exportation est centralisée sur Amsterdam.

Dans le même temps, les quinquinas aromatiques mais pauvres en quinine (Cinchona officinalis), permettent le développement de nombreuses boissons amères qui sont des vins aromatiques.

En 1940, l'Allemagne nazie détruit les stocks lors du bombardement d'Amsterdam et les Japonais envahissent l'île de Java. Les troupes alliées, australiennes et américaines, combattant dans la zone du Pacifique sud n'ont plus les produits nécessaires pour traiter leurs soldats atteints de paludisme. C'est alors que les choses évoluent dans deux directions.

  • l'obtention d'antipaludéens de synthèse, avec le même noyau de base : création de la Nivaquine® par les Américains, qui copient les produits de synthèse fabriqués par les Allemands pendant la guerre. Dans les années 1950-1960, ces produits de synthèse, dont le coût de fabrication est très faible, tendent à remplacer la quinine d'extraction, plus chère ;
  • l'introduction de cultures de quinquina en Afrique de l'Ouest (Guinée, Cameroun, Côte d'Ivoire, Congo belge). Cela explique qu'à l'heure actuelle les principaux producteurs et exportateurs de quinquinas sont l'Indonésie et la République démocratique du Congo.

Les antipaludéens de synthèse supplantant l'extraction de quinine, de nombreuses boissons gazeuses avec de la quinine sont lancées sur le marché (Schweppes). L'usage de la quinine déclinera ensuite jusque dans les années 1970. C'est à cette époque qu'apparaissent des souches de Plasmodium résistant aux antipaludéens de synthèse mais encore sensibles à la quinine. Les années 1980 voient alors le grand retour de l'utilisation de la quinine, utilisée en traitement curatif.

Rédaction :

François Tillequin (Professeur à l’Université René Descartes Paris 5, Unité mixte de recherche CNRS « Synthèse et Structure de Molécules d'Intérêt Pharmacologique »)

Source :

Conférence de François Tillequin « Les médicaments d’aujourd’hui et de demain sont dans la nature »


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