Les peintres "officiels" que Chevreul fréquentait à l’Institut n’ont guère tiré profit de ses recherches (Horace Vernet, Louis Hersent, Paul Delaroche, Hippolyte Flandrin).
C’est Georges Seurat
(1859-1891), dont "L’île de la Grande-Jatte"
est considéré comme le manifeste officiel du
pointillisme, fondé sur des contrastes de tons, qui
devait trouver dans les lois de Chevreul des fondements scientifiques
rigoureux à la peinture.
Signac (1863-1935), théoricien
du néo impressionnisme, fit paraître un essai
en 1889, intitulé "D’Eugène Delacroix
au Néo-impressionnisme", dans lequel il relate
sa rencontre de Chevreul en compagnie d’Angrand :
"Lors d’une visite que nous fîmes à
Chevreul, aux Gobelins, en 1884, et qui fut notre initiation
à la science de la couleur, l’illustre savant
nous raconta que, vers 1850, Delacroix, qu’il ne connaissait
pas, lui avait, par lettre, manifesté le désir
de causer avec lui de la théorie scientifique des couleurs
et de l’interroger sur quelques points qui le tourmentaient
encore. Ils prirent rendez-vous. Malheureusement le perpétuel
mal de gorge dont souffrait Delacroix l’empêcha
de sortir au jour convenu. Et jamais ils ne se rencontrèrent.
Peut-être sans cet incident le savant aurait-il éclairé
complètement le peintre ?".
Parlant de lui-même,
il ajoute que "quelques lignes de l’Art
moderne de J.-K. Huysmans, dans lesquelles, à propos
de Monet et de Pissaro, il est question de couleurs complémentaires,
de lumière jaune et d’ombre violette",
purent lui laisser supposer que les impressionnistes étaient
au fait de la science des couleurs. Il attribua la splendeur
de leurs œuvres à ce savoir et crut faire acte
de disciple zélé en étudiant, dans le
livre de Chevreul, les lois si simples du contraste simultané.
La théorie une fois connue, il put objectiver exactement les contrastes, que jusqu’alors il n’avait notés qu’empiriquement et avec plus ou moins de justesse, au hasard de la sensation.
Chaque couleur locale fut
auréolée de sa complémentaire".
Plus loin, il regrette : "Ces lois de la couleur
peuvent en quelques heures s’apprendre. Elles sont contenues
dans deux pages de Chevreul et de Rood. L’œil
guidé par elles n’aurait plus qu’à
se perfectionner. Mais, depuis Charles Blanc, la situation
n’a guère changé. On n’a rien fait
pour propager cette éducation spéciale. Les
disques de Chevreul, dont l’usage amusant pourrait prouver
à tant d’yeux qu’ils ne voient pas et leur
apprendre à voir, ne sont pas encore adoptés
pour les écoles primaires, malgré tant d’efforts
dans ce sens qu’a faits le grand savant. C’est
cette simple science du contraste qui forme la base solide
du néo-impressionnisme".
Dans la préface qu’elle
rédige pour la ré-édition du livre de
Signac, en 1964, Françoise Cachin écrit : "C’est
certainement Delaunay qui a le plus approfondi les théories
du néo-impressionnisme, qui a vraiment lu Rood et Chevreul.
Il voit en Seurat l’un des premiers théoriciens
de la couleur et fonde sa propre théorie d’après
la loi du contraste simultané. Il dissocie d’ailleurs
complètement, comme Matisse en 1906, le contraste des
couleurs complémentaires du "mélange optique
par point", qui, "n’étant que technique,
n’a pas l’importance du contraste, moyen ou construction
à l’expression pure". Paul Klee, dans ses
cours du Bauhaus, utilise et développe les schémas
de Rood et Chevreul : disques de couleurs, analyse du spectre.
[…] Matisse observa encore la loi du contraste des
couleurs, même après avoir abandonné le
pointillisme".
Dans son ouvrage savant "Art
et science de la couleur. Chevreul et les peintres, de Delacroix
à l’abstraction" (1997) Georges Roque dit
que les réflexions de Chevreul "engendreront
de l’intérêt, mais avec retardement, pour
la question de peindre, non ce que l’œil voit,
mais comment l’œil voit".
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