Empereurs byzantins "nés
dans la pourpre", rouge écarlate du manteau du
Christ, fabuleux "pays de cocagne" où l'or
bleu du pastel en coques assure indéfiniment la prospérité
générale... La pourpre, le kermès et
le pastel, trois teintures mythiques entre toutes, profondément
inscrites dans le patrimoine culturel des civilisations méditerranéennes,
ont été choisies comme exemples pour illustrer
les acquis de recherches pluridisciplinaires récentes
sur l'histoire et l'archéologie de la production des
colorants.
Ces colorants nous invitent à un voyage de découverte philosophique et scientifique. Découverte de l'identité et de la vie des animaux et des plantes qui fournissent ces couleurs (coquillages producteurs de pourpre ; chêne-kermès infesté de kermès des teinturiers ; plantes de pastel, coques et "agranat"). Découverte, grâce à une série de sources écrites (tablette en cunéiforme, papyrus, manuscrits) des recherches techniques, philosophiques et scientifiques. Découverte de la nature chimique de ces colorants et des procédés de fixation des colorants sur les fibres textiles.
Le pourpre
Il existe deux ensembles de textiles d’une grande importance : ceux découverts à Palmyre en Syrie, il y a 60 ans, et la riche collection de tissus coptes conservée au musée Georges Labit à Toulouse. Aux premiers siècles de notre ère, émerge le contraste saisissant de deux milieux de teinturiers et de tisserands méditerranéens. L'un, en Égypte, n'utilise que parcimonieusement les teintures animales, rares et chères, alors que l'autre, sur les côtes du Levant, dispense la pourpre avec largesse, n'hésitant pas à surajouter encore à ce luxe celui des rouges d'insectes.
Le kermès
Pour des raisons encore insuffisamment élucidées,
l'art de teindre les étoffes en vraie pourpre, disparaît
peu à peu du monde méditerranéen au cours
du Moyen Âge et parallèlement, la teinture au
kermès, déjà hautement prisée
durant l'Antiquité, illumine de son rouge intense les
soieries médiévales les plus précieuses,
où elle se rehausse souvent de fils d'or. En outre,
la valeur symbolique que lui confère son suc couleur
de sang ouvre au kermès un autre débouché,
celui des applications médicinales ("Confection
d'Alkermès", inventée par Mésué
à Bagdad au début du IXe
siècle).
Le pastel
La cuve de pastel est le thème essentiel d’une tablette néo-babylonienne de recettes de teinture en caractères cunéiformes et c'est, encore aujourd'hui, d'une cuve au pastel qu’est sorti le tissu d'un modèle de la dernière collection haute couture d'Olivier Lapidus.
Des trois teintures précieuses considérées
ici, le pastel est la seule végétale et donc
la seule susceptible d'être produite en grande quantité.
Des centaines de tonnes d'agranat ont fait, entre le XVe
et le XVIe
siècle, la fortune de dynasties de grands pasteliers,
non seulement à Toulouse mais dans d'autres villes
du Languedoc.
Heureuse coïncidence : grâce à un partenariat entre le Centre d'application et de traitement des agro-ressources (École nationale supérieure de chimie de Toulouse - Université de Toulouse 3), la société "Bleu de Lectoure" recommence à produire des peintures au pastel et plusieurs coopératives agricoles (Ariège et l'Aude) développent les premiers essais de production d'indigo à l’échelle industrielle. Ainsi, la longue histoire des teintures naturelles intimement liée à l’histoire du monde méditerranéen franchit-elle le cap du deuxième au troisième millénaire dans des perspectives de renouveau.
Dominique Cardon
Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux
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