Sable ocre
et argile grise

 

 

 

 


Couleurs variées
des médicaments

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Supernova de Vela

 

 

 




Objet fascinant et combien complexe, la couleur est partout : dans la nature, la culture, et l’industrie ; et on l’étudie dans les sciences dures comme les sciences molles. Comme elle touche à tout, on n’en a jamais qu’une vue partielle. Parmi tous les domaines qu’elle concerne, mentionnons:  la chimie, la physique, la biologie, l’optique, la physiologie, la psychophysique, la psychophysiologie, la neuropsychologie, la psychologie tout court et celle des profondeurs, la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, l’ethnologie, le folklore, la linguistique, la littérature et la poésie, l’histoire, l’histoire de l’art, et celle de l’architecture, l’urbanisme, la mode et la publicité. Arrêtons-nous là pour ne pas lasser, car la liste est infinie, et nous n’avons mentionné aucune discipline spécifique, comme la colorimétrie.

Face à un objet si envahissant, il faut apprendre à être modeste, tout en misant sur l’interdisciplinarité, seule façon de croiser les approches en espérant un feed-back sur sa propre discipline. La synthèse n’est pas encore pour demain, mais il est encourageant de voir de nombreux ponts s’établir peu à peu entre les diverses régions du savoir concernées. Par exemple, la question complexe des catégories de couleurs, qui fait l’objet de nombreux travaux, permet de mettre en évidence ces croisements interdisciplinaires. L’anthropologue qui étudie les termes de couleur dont disposent les différentes sociétés humaines doit déjà emprunter à la linguistique, puis étudier les relations entre la perception et la nomination des couleurs, ce qui le conduit à interroger la psychologie cognitive, et, à partir de là, le rôle des catégories de couleur au niveau des mécanismes de la vision.

Les catégories de couleur interfèrent donc constamment entre les différents domaines, non seulement du point de vue de l’articulation nécessaire de la recherche au plan interdisciplinaire, mais aussi du point de vue de la pratique. Parmi les domaines qui n’ont pas encore été mentionnés figure en effet la médecine populaire : dans nombre de sociétés, les catégories de couleur sont associées aux plantes médicinales et donc à des effets curatifs; l’ethno-botanique et l’ethno-médecine s’intéressent donc aussi à la couleur, parfois relayées par des recherches pharmaceutiques concernant l’éventuelle substance agissante des médicaments colorés.

Ceci montre en tout cas que les couleurs ne sont pas une sorte d’ornement superficiel ou superflu, comme le croient encore curieusement même certains artistes (photographes en particulier). Bien au contraire, elles revêtent, dans la nature comme dans la culture, différentes fonctions: discriminatoire, ostentatoire, rhétorique, symbolique, etc. D’où leur importance dans la vie quotidienne (signalétique), mais aussi au plan imaginaire et symbolique. Il est en effet frappant de constater que dans l’immense littérature sur la couleur dont nous sommes abreuvés, la grande majorité des publications (tous domaines et toutes langues confondus) concerne la “psychologie” des couleurs, proposant de nombreux “tests” et d’innombrables recettes pour choisir les (meilleures) couleurs afin de s’habiller, se maquiller, peindre sa salle à manger, choisir une voiture, se soigner, séduire, etc.

Par ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler que dans l’état actuel de la science, on considère que la couleur se compose de trois paramètres : la teinte (ou couleur proprement dite), la luminosité, et la saturation. Cette distinction est importante pour comprendre correctement un certain nombre de problèmes. Ainsi, la valeur attachée par l’Antiquité et le Moyen Âge au pourpre et à l’écarlate n’est pas tant due à la teinte (rouge? bleu?) qu’à la saturation des tissus teints au moyen de pigments coûteux. Pareillement, l’aberration apparente de certains termes de couleur, notamment en Grèce ancienne, ne signifie nullement que les Grecs ne disposaient que d’un système visuel primitif, comme on a pu le suggérer au XIXe siècle, mais tout simplement que leurs catégories chromatiques reposaient sur la luminosité plus que sur la teinte. En réalité, l’accent mis sur la teinte, quand on parle de couleur, est relativement récent; en tenir compte devrait permettre d’éviter bien des erreurs et des anachronismes.

Parce que quelque chose en elle toujours nous échappe, parce qu’elle possède un attrait quelque peu mystérieux, la couleur fait depuis longtemps l’objet de nombreuses spéculations; d’où une tendance à chercher dans les données scientifiques ou pseudo-scientifiques un principe explicatif à validité universelle. Il en va ainsi des artistes lorsqu’ils veulent comprendre les lois du mélange des couleurs, ou trouver des recettes “sûres” pour harmoniser leurs couleurs. En résulte un vaste domaine d’interférences dans les deux sens, car les savants, quant à eux, se sont parfois aussi appuyés sur le savoir artistique, séculaire, en matière de couleurs, pour forger leurs propres hypothèses.

Georges Roque
Centre de recherche sur les arts et le langage

     
 

Culture et couleurs
Origine des termes
de couleur.
Perception des
couleurs selon
les époques

 
 
© LAPSUS / CNRS Images
 

     
 

J. Gage, Colour and Culture, Londres, Thames & Hudson, 1993.

C.L. Hardin et L. Maffi (éds.), Color Categories in Thought and Language, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.

G. Roque et Cl. Gudin, La Vie nous en fait voir de toutes les couleurs, Lausanne, L’Age d’homme, 1998.

 

   
 

 

 

     © CNRS   -  Contacts   - Crédits