Bloc d’ambre gris provenant du cachalot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cachalot

 

 






 

On trouve l’ambre gris sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, de l’Est de l’Inde, de l’Afrique de l’Est et du Sud, de Madagascar, du Brésil et de la Norvège, entre autres (Arctander, 1960), après qu’il ait flotté plus ou moins longuement sur la mer, grâce à sa faible densité. La taille des blocs d’ambre est très variable ; on peut même en trouver exceptionnellement de plus de 300 kg (Zambeaux, 1996).

L’ambre gris est, à l’origine, une concrétion produite dans le tube digestif de cachalot (Physeter macrocephalus), sans doute par suite de blessures occasionnées à l’estomac et à l’intestin par les becs de calmars mangés par le cachalot. Cependant seulement 3 à 4% des cachalots pêchés ont de l’ambre et on peut trouver des blocs d’ambre ne contenant pas de becs.

Odeur de l’ambre gris

L’odeur est très complexe et variable selon l’origine et la durée de flottaison des blocs. On y distingue généralement les notes : marine, océan, algues, indole, fécaloïde, poisson crevé (moins nette dans l’ambre clair), tabac, terreau, encens, animal, musqué, oursin.

Selon Ohloff (1990, p 212 ), l’odeur présente de multiples facettes (boisé, encens, terreux, camphré, animal, fécal, tabac, musc, mer). Arctander (1960) décrit l’odeur par les notes algues, bois et mousse avec une nuance douce et signale son extraordinaire ténacité.

Chimie de l’ambre gris

En 1820, Joseph Bienaimé Caventou et Pierre Joseph Pelletier isolent une substance inodore qu’ils nomment ambréine (de la famille des terpènes) et qui est la principale substance contenue dans l’ambre.

Quand l’ambre est formé, sa couleur est brun foncé mais devient gris clair ou jaune crémeux sous l’action de l’eau de mer, du soleil et de l’air. En même temps, des processus chimiques dégradent l’ambréine  en un mélange de composés dont certains sont inodores tandis que d’autres, parmi lesquels figure l’ambrox, sont responsables de l’odeur caractéristique de l’ambre (Sell, 1990).

La composition de l’ambre dépend de son origine et les nombreux travaux des chimistes ont dû en tenir compte. Les revues de Dubois (1978) et d’Anonis (1995) font le point sur ces travaux. Les recherches les plus marquantes sur la composition de l’ambre gris sont celles de Lederer (1946) et de Stoll (1954).

Les deux principaux composants sont l’ambréine (25-45%) et l’épicoprostérol (30-40%) qui sont tous les deux inodores. Les composés odorants représentent environ 0,3% de l’ensemble et sont pour la plupart des métabolites de l’ambréine. En 1977, Mockerjee a identifié dans la teinture d’ambre gris près de 100 composés. Les composés clés qui donnent à l’odeur son caractère sont :                  

Alpha ambrinol moisissure, animal, fécal
Gamma dihydroionone  tabac
Gamma coronal  eau de mer
Ambrox humide, ambre
   

Les produits à odeur d’ambre utilisés en parfumerie sont essentiellement d’origine synthétique ou semi-synthétique. Des composés issus de plantes de la famille des Pandanus, de la sauge sclarée, de la mousse de chêne et de champignons, sont transformés en composés ambrés. On peut citer la synthèse, par Hinder et Stoll en 1950, de l’ambrox à partir du sclaréol qui est d’abord oxydé en lactones qui sont ensuite réduites par LiAlH4. La synthèse à partir de sources chimiques classiques est possible mais difficile à cause de la stéréochimie complexe des molécules cibles. (Sell 1990).

Utilisation de l’ambre gris en parfumerie

La production annuelle d’ambre gris est difficile à évaluer car on en utilise environ 100 kg en parfumerie mais d’autres usages, en médecine, en homéopathie et en tant qu’aphrodisiaque (pilules d’Hercule) en consomment des quantités beaucoup plus importantes.

L’ambre gris est dissous dans l’alcool à 96% pour obtenir une teinture à 3% environ qui doit ensuite subir une maturation pendant 12 à 18 mois, ce qui constitue une immobilisation de capital importante car l’ambre gris vaut très cher. En dépit de son prix élevé, l’ambre est précieux dans les compositions car il apporte une harmonie difficile à obtenir autrement.

Des quatre extraits animaux utilisés en parfumerie (musc, civette, ambre et castoréum) c’est l’ambre gris qui a le moins de caractère animal et la plus grande ténacité. Une mouillette imbibée d’une solution à 3% peut sentir des mois durant. L’ambre gris est utilisé comme fixateur, en particulier pour les parfums fleuris légers. On en trouve dans les parfums de la famille "Ambré" ou "Oriental", comme l’Ambre antique de Coty en 1905 ou Shalimar de Guerlain en 1925 (classés comme ambré doux).

Selon Poucher (1974), qui donne une recette ancienne publiée par Charles Lillie en 1822 dans le premier traité de parfumerie en anglais, la teinture d’ambre gris était préparée, à l’origine, en mélangeant 1½ once d’ambre gris, 30 grains de musc et 20 grains de civette puis en réduisant ce mélange en poudre avec du sucre.   On ajoutait le jus d’un quart de citron vert pas mûr, puis tout ceci était versé dans trois pintes d’alcool pur et placé dans un récipient fermé. Le récipient était ensuite mis dans le fumier de cheval (qui assurait une température constante) pendant 21 jours. Le liquide décanté constituait la teinture d’ambre.

Histoire et légendes sur l’ambre

Avant l’an 1000 de notre ère, les Chinois parlaient de l’ambre comme du "parfum de bave de dragon" car ils pensaient qu’il provenait de la bave de dragons (qu’ils tiennent en grande estime) dormant sur des rochers en bord de mer. L’ambre gris était connu des Arabes sous le nom d’anbar et utilisé en médecine pour le cœur et le cerveau (le mot ambre n’est apparu qu’au XIIIe siècle à partir du latin médiéval ambra et désigne aussi l’ambre jaune qui est une résine fossilisée).

Au Xe siècle, un auteur arabe (Ibn Haukal) classe l’ambre gris parmi les produits les plus importants du Maghreb, avec l’or et les esclaves noirs (Poucher, 1974). Avicenne (980-1037) pensait que l’ambre provenait de fontaines sous marines ou situées au bord de la mer. On retrouve cela dans "Les Mille et Une Nuits", où Simbad le marin fait naufrage près d’une île déserte : "Une île où l’ambre jaillit d’une fontaine et s’écoule jusqu’à la mer où il est avalé par des monstres venant des profondeurs". Cet ambre brut sent certes très mauvais mais les monstres vomissent ensuite un ambre de bonne odeur.

On dit que Louis XV utilisait l’ambre gris pour relever ses plats favoris et que la Reine Elisabeth I l’utilisait pour parfumer ses gants (Le Gallienne, 1928).

Maurice Chastrette
Professeur émérite à l’Université de Lyon


Compléments bibliographiques


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