L'odorat
est un sens fascinant par sa sensibilité et par sa
subtilité à distinguer une multitude de molécules
odorantes? la recherche scientifique essaye aujourd'hui
de mieux le comprendre.
Perception
des odeurs : de l'air au cerveau, des mécanismes
complexes
On peut
considérer que le système olfactif consiste
en un vaste ensemble de détecteurs; chacun d'entre
eux est chargé de signaler la présence d'une
forme moléculaire particulière, qui peut être
présente sur plusieurs molécules odorantes
différentes. Les molécules odorantes, transportées
par l'air, atteignent la muqueuse olfactive et après
avoir traversé une couche de mucus, viennent se lier
sur les neurones olfactifs, extrêmement sensibles.
Le système olfactif a le pouvoir de distinguer les
molécules odorantes grâce à un grand
nombre de protéines réceptrices : "l'identification"
de l'odeur sera faite par les différences de structures
du couplage aux molécules odorantes.
Les molécules odorantes ont par ailleurs la propriété
de présenter, à température ambiante,
un grand nombre de conformations différentes qui
agissent comme autant de stimuli distincts. Il existe donc
un ensemble de protéines réceptrices activées
pour une même molécule odorante.
De plus, pour pouvoir analyser cette somme d'informations,
le système olfactif est organisé de façon
particulière : les millions de neurones olfactifs
convergent sur environ un millier de centres "intégrateurs"
situés dans le bulbe olfactif du cerveau ; un neurone
olfactif donné n'exprime qu'une seule protéine
réceptrice et tous les neurones qui expriment la
même protéine convergent vers le même
centre intégrateur du bulbe olfactif.
Ainsi, l'odeur d'un composé résulte de l'ensemble
des centres intégrateurs que ce composé peut
activer par l'intermédiaire des différentes
conformations de ses molécules odorantes.
Comme il existe environ un millier de centres intégrateurs,
les possibilités de codage du système sont
astronomiques : ainsi, si des molécules odorantes
impliquent entre 4 et 10 centres intégrateurs, ce
sont entre 1010 et 1023 combinaisons qui sont possibles
!
La
concentration : un critère essentiel
Un élément
supplémentaire est important à prendre en
compte : la concentration de la molécule odorante.
A très faible concentration, "l'image"
d'activation des centres intégrateurs n'est pas suffisamment
différente du "bruit de fond" et l'information
n'est pas détectable. A une concentration supérieure,
on atteindra le seuil de détection : une odeur indéfinissable.
A plus forte concentration encore, "l'image" devient
nette et peut alors être comparée à
une information déjà mémorisée
: c'est le seuil de reconnaissance
ou d'identification.
Chez l'homme, le répertoire des protéines
réceptrices est moins riche que celui des animaux,
ainsi que le nombre de neurones détecteurs, ce qui
explique notre moindre sensibilité olfactive. De
plus, notre équipement en protéines réceptrices
est dépendant de facteurs génétiques
ce qui se traduit par une variabilité du comportement
de chacun face aux composés odorants, tant au niveau
du seuil de détection que dans l'appréciation
de la similitude entre des odeurs ou que dans l'évolution
de la perception en fonction de la concentration. Une forte
similitude d'odeur entre deux stimuli reflète très
probablement le fait que les canaux d‚information
activés sont en grande partie identiques.
La capacité qu'a notre système olfactif d'osciller
entre une impression globale et une finesse de détection
est une caractéristique intrinsèque. Ce système
olfactif est versatile et peut gérer la nouveauté.
De même, de petites modifications structurelles d'une
molécule odorante peuvent induire des variations
importantes dans l'odeur évoquée. Enfin, l'odeur
d'un mélange n'est pas simplement la somme des odeurs
de chacun des composants : le mélange se comporte
comme une nouvelle odeur à part entière.
Un
double système pour aider à la reconnaissance
des odeurs
Pour
être exhaustif, il serait nécessaire d'aborder
la contribution d'un autre système sensoriel présent
dans les cavités nasales : le système trigéminal
dont l'information se combine à celle de l'information
olfactive proprement dite, pour établir les caractéristiques
de l'odeur. D'autre part, les facteurs cognitifs modulent
l'interprétation de l'information sensorielle ; ils
dépendent de l'expérience du sujet dans le
monde des odeurs.
C'est ainsi que l'apprentissage des odeurs est une tâche
très ardue et longue pour le commun des mortels,
pour espérer un taux de succès raisonnable
dans la détection et la reconnaissance des odeurs,
d'autant que, entre sens du flou et du non-dit, l'odorat
intéresse plus le territoire de l'émotion
que celui de la catégorisation. Le parcours du praticien
est donc semé d'embûches dans le contexte de
la détermination des performances d'un individu :
l'odorat recèle encore nombre d'énigmes pour
lesquelles les chercheurs portent toute leur attention.
Didier Trotier
Neurobiologie de l'olfaction et de la prise alimentaire